De glaise et de vent

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(première partie du haibun composé lors de ma résidence d’artiste sur le site de l’UNESCO de Grand Pré les 9-12 juillet 2016)

 

De glaise et de vent

          J’ai cru que la terre criait. Cela jaillissait-il de la mémoire des lieux, du parfum des églantiers, de la boue ocre du rivage, des mottes du labour, des pommes vermeilles des vergers, du vol ample de l’aigle, du vagissement des nouveaux nés ou des gémissements des aïeux? C’était d’abord une vibration sourde, un mélange de galop de chevaux, de rafales de vent, d’éclats d’orage et de gazouillis d’oiseaux. Il y avait un peu de tout cela, mais plus encore. Une mélopée de plus en plus précise. Un déchirement, un appel langoureux.

          J’ai cru que la terre criait, mais j’ai reconnu ta voix. Avant de te voir, j’ai su que c’était toi qui chantais. Qui fredonnais, face à la mer. Ta voix se mêlait au vent qui traverse le temps. Et j’ai compris que c’est à moi que tu t’adressais. Ton chant contait notre histoire. À la claire fontaine…

          Moi aussi, il y a longtemps que je t’aime et jamais je ne t’ai oublié. Jamais je n’ai cessé de te chercher. Dans la brume qui se dissipait, je t’ai vu de dos. Tu regardais les vagues et tu entonnais ce chant qui te chavirait le cœur. Je t’ai reconnu dans ton apparence nouvelle. Tu m’appelais et je t’ai enfin entendu.  

          Ce que j’avais pris pour un murmure plaintif était une célébration. Une mélodie qui traversait les siècles. Et j’ai aussi compris qu’on ne s’était jamais réellement quittés. Car depuis ce jour où on nous a arrachés l’un à l’autre, nous cheminons côte à côte sans nous voir.

          Je t’ai reconnu. Non, tu n’avais pas cette allure altière qui te caractérisait jadis, ni tes cheveux mi longs couleur de miel. Une tenue moderne avait remplacé ton habit de lin beige. Mais sans même toucher la paume de tes mains ni sentir la douceur de tes lèvres, dans ton déguisement de notre époque, je savais que c’était toi. Je t’ai deviné comme un sculpteur voit son œuvre à naître dans le tronc qu’il s’apprête à modeler. Je savais que j’avais atteint mon but, que mon errance était finie.

          Nos retrouvailles vont être lentes tant nous avons à nous dire. Nous avons été témoins de tant de remous de l’histoire, de drames humains et de joies simples. À chaque étape, nous avons appris. Si nous nous sommes perdus de vue, ce n’était que l’espace d’un instant dans l’immensité du temps. Une fraction de seconde ou quelques siècles. Et ce soir je te retrouve. Je t’écoute.

          Souvent, j’ai regardé la lune dans le ciel étoilé et j’ai revécu notre histoire. À peine sorti de l’adolescence, nous avions un corps plein de désir et de force. Nos parents nous avaient mis au monde pour poursuivre leur lignée. Mais d’où venons-nous vraiment et pourquoi sommes-nous ici, me demandais-tu parfois? Il y a la biologie transmise de génération en génération, mais nos âmes viennent d’ailleurs et elles errent de vie en vie. Nous étions certains d’une chose : nous nous étions trouvés ou peut-être retrouvés. Et nous ne savions pas pour combien de temps cette trêve dans la quête infinie des êtres.

 

Flotter de vie en vie

Deux moitiés dans la nuit des temps

Hémisphères compatibles

 

          À Grand Pré, notre histoire semblait toute neuve. Elle pétillait d’énergie. Et puis… Et puis le drame. Nous n’avons pas pu nous dire au revoir. J’ignorais si ton corps avait péri dans les flammes qui ont dévoré le village, tel Jeanne d’Arc à Rouen, ou si les Anglais t’avaient emporté au loin. Quant à moi, j’ai cessé d’exister quand je t’ai perdu de vue.

          La longue parenthèse de notre séparation allait commencer. Une nuit interminable.

          Nos désirs et nos rêves ont brûlé en même temps que les chaumières de notre village. Nous avons été arrachés des bras l’un de l’autre, comme tant d’autres, comme le décrit Catherine Williams dans The Neutral French ou encore Longfellow qui l’a copiée quand il a écrit Evangeline. Nous, c’était vrai. Ce n’étaient pas des histoires dans des livres.

          On nous a tout pris. On nous a enlevés de nos terres. Mais il y a une chose que je n’ai racontée à personne.

          J’attendais de te retrouver pour te le dire. Quand on nous a éloignés, je portais un petit dans mon ventre. Ton petit. Notre enfant. Vois-tu, en dépit des remous de l’histoire, nous avons eu une descendance. 

Crêtes blanches des vagues

Je frissonne dans l’air du soir

Mon amour est loin

          Alors que j’ai rôdé de par le monde depuis ce temps… (à suivre)

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