PROLOGUE
Bien avant que les vivants ne donnent un nom aux lieux, avant même que les chemins ne traversent les forêts et que les pierres ne deviennent des demeures, il existait déjà des endroits que le monde regardait avec méfiance.
Des terres sans âge. Des terres taiseuses. Des terres qui respiraient sous la surface du réel. Certains prétendaient qu’elles avaient vu naître les premières magies. D’autres affirmaient qu’elles étaient nées d’une faute si ancienne que nul n’en gardait mémoire. La vérité s’était effacée depuis longtemps, rejoignant toutes celles que l’on enterre trop profondément.
Au cœur de l’une d’elles s’élevait un domaine oublié des hommes. Un lieu dont les cartes elles-mêmes gardaient le secret.
Un manoir… immense. Sombre.
Ses pierres avaient traversé les siècles. Ses murs avaient entendu les serments, les prières, les trahisons et les lamentations de générations entières. Mais ce n’était pas le temps qui l’avait façonné, c’était la mémoire.
Car certaines mémoires refusent de mourir. Elles se fixent aux lieux, aux objets, aux lignées, puis patientent, longuement. Parfois pendant des siècles. Jusqu’à ce qu’une porte s’ouvre de nouveau. Jusqu’à ce qu’un nom soit prononcé. Jusqu’à ce qu’un héritage oublié retrouve son chemin.
Sous les fondations du manoir dormaient des secrets que nul n’aurait dû réveiller. Des promesses scellées dans la pierre. Des pouvoirs divisés. Des certitudes dissimulées derrière le voile fragile des apparences.
Et plus profondément encore…
Quelque chose attendait.
Une présence millénaire, muette, tapie dans l’ombre, mais jamais éteinte.
Les gardiens avaient failli. Les serments s’étaient fissurés. Les lignées s’étaient dispersées. Pourtant, le destin poursuivait son œuvre avec l’obstination des marées.
Car arrive toujours un moment où le passé réclame ce qui lui appartient. Un moment où les ombres cessent de murmurer pour prononcer des noms. Un moment où les secrets refusent de rester ensevelis.
Le temps était venu.
Quelque part, loin du manoir. Loin des vieilles pierres. Loin des souvenirs interdits.
Une jeune femme ignorait encore que son existence tenait dans une question restée sans réponse. Elle ignorait que les murs d’une demeure oubliée l’attendaient depuis sa naissance. Elle ignorait que son sang portait une mémoire antérieure à tous les récits.
Elle ignorait surtout qu’en franchissant un jour les portes du domaine de Lavallière… elle réveillerait bien plus qu’un simple manoir.
Car certaines histoires ne commencent jamais vraiment.
Elles attendent depuis des siècles d’être achevées.
CHAPITRE 1
Celle qui montait la colline
Anaïs détestait les lignes droites.
Les autoroutes, les couloirs d’hôpitaux, les rayons parfaitement alignés des supermarchés : tout cela lui donnait l’impression d’étouffer dans un monde trop net, trop rigide, où rien ne dépassait jamais.
Même sa vie, depuis quelque temps, ressemblait à un interminable couloir blanc dont toutes les portes demeuraient obstinément closes. Elle ne l’aurait sans doute pas formulé de cette manière, mais une chose en elle aspirait à un autre avenir. À une courbe, un détour. À l’imprévisible.
C’était probablement pour cette raison qu’elle se trouvait là, ce samedi, sur un chemin de terre serpentant en lacets irréguliers vers ce que l’on appelait le domaine de Lavallière.
Elle aurait été incapable d’expliquer ce qui l’avait poussée à venir. Peut-être un article paru dans un journal du coin, parcouru distraitement, évoquant une vieille famille de la région. Peut-être des souvenirs flous hérités des récits de sa grand-mère :
« Là-haut, ma fille… ce n’était pas net… des choses qu’on ne disait pas… »
Ou peut-être simplement ce besoin presque physique de s’arracher, quelques heures durant, au vacarme incessant de la ville et à la lumière crue des écrans.
En contrebas, la nationale ronronnait comme le souffle régulier d’une créature épuisée. Ici, seuls ses pas troublaient le silence, mêlés au froissement sec des herbes et aux stridulations obstinées des grillons.
À mesure qu’elle gravissait la colline, une étrange sensation s’empara d’elle. Quelque chose de difficile à définir. Une impression de ralentissement intérieur. Comme si, peu à peu, une lutte cessait enfin de se débattre en elle.
Le portail apparut au détour d’un virage.
Deux colonnes de pierre claire, coiffées de tuiles anciennes, encadraient une grille de fer forgé noir dont les fines volutes dessinaient des arabesques patinées par le temps. Derrière elle, le chemin se poursuivait, bordé de cyprès fuselés dressés vers le ciel comme de sombres cierges.
Anaïs s’arrêta.
Elle n’était pas du genre impressionnable. Du moins aimait-elle le croire. Elle avait connu les longues attentes dans les salles d’hôpital, les diagnostics brutaux, les fins de mois difficiles et les séparations sans élégance. Elle savait ce que signifiait affronter la réalité lorsque celle-ci cessait d’offrir des cadeaux.
Pourtant, devant ce portail, quelque chose vacilla en elle.
Ce n’était pas une peur franche, ni même identifiable. Plutôt une résistance sourde, archaïque. Une présence recroquevillée dans sa chair cherchait à la retenir. Une part primitive d’elle-même reconnaissait ce seuil… et hésitait encore à le franchir.
« Rebrousse chemin. »
L’idée effleura sa conscience, aussi légère qu’un voile. Mais une autre sensation, plus puissante encore, s’imposa silencieusement : celle d’être attendue.
— N’importe quoi… murmura-t-elle en resserrant la lanière de son sac.
Elle s’approcha. La grille était fermée, mais non verrouillée. Une simple targette retenait les battants. Elle tendit la main.
Au moment où ses doigts effleurèrent le métal, une bouffée d’air chaud descendit de la colline et l’enveloppa tout entière. L’air portait des parfums de pin, de terre sèche, de résine chauffée par le soleil… et autre chose encore.
Une odeur plus subtile, plus intime, éveilla en elle une résonance inexplicable.
Celle d’un lieu déjà connu.
Son cœur accéléra.
Un souvenir fugitif traversa sa mémoire : elle, enfant, immobile devant une autre porte, dans un autre lieu, à une autre époque, avec cette certitude étrange que quelque chose d’essentiel l’attendait derrière.
Une impression de reconnaissance davantage que de découverte. Comme si certaines choses n’étaient jamais véritablement nouvelles.
La targette céda dans un discret cliquetis. La grille s’ouvrit sans opposer la moindre résistance.
Anaïs franchit le portail.
À suivre…
Texte extrait de « Les Sœurs de Lavallière – L’Éclipse et la Nuit », roman écrit à quatre mains par Fabienne Rouman et Pascal Dague.
🎬 Pour prolonger la découverte de nos univers littéraires :
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