Bonjour à tous,
Mon roman en tryptique a fait peau neuve pour sa deuxième année de parution!
La première couverture évoquait un début douloureux et traumatique.
La deuxième, proposée par mon enthousiaste éditrice, Yasmina Bouko, nous emmène dans la suite du roman, l’ odyssée de Matthias et Thomas, mes deux protégés.
Du bleu, rien que du bleu.
Celui de la mer et du ciel pour les accompagner dans leur quête d’un bonheur durable et d’une intégration épanouie. Réussiront-ils?
Dois-je vous préciser qu’outre sa casquette d’éditrice du Lion z’ailé, Yasmina est notre ambassadrice pour la Belgique au sein du réseau “Rencontre des auteurs francophones”?
Bon voyage au gré du vent et des marées…
Extrait pages 253-255 du livre deuxième :
Nous roulons longtemps.
Nazim est fatigué : il ne dit rien, mais soupire en regardant l’heure. Je sens qu’il a envie d’être chez lui. Thomas et moi, on est fatigués aussi. Mon frère s’agite, se frotte les yeux, puis bâille.
Nous avançons beaucoup moins vite, car il y a beaucoup de voitures. Et des camions. Et des bus. Les routes sont larges, mais les immeubles sont trop hauts et fort sombres. Si c’est ça, Paris, c’est moins beau que les montagnes. J’ai envie de pleurer.
Je ne peux pas, Thomas va s’écrouler.
Pour le moment, il s’énerve et tape du pied. Thomas. Je lui chuchote d’arrêter, il ne m’écoute pas. Nazim s’agace, c’est la première fois qu’il nous fait sa grosse voix :
– Qu’est-ce qui vous prend ? Je sais que c’est long, nous en avons encore pour une heure. Du calme. J’ai changé d’avis. On va arriver chez moi. Édith va s’occuper de vous. Édith, c’est ma femme. J’irai vous déposer demain dans un centre, quand vous serez reposés.
Je discute avec Thomas, tout bas. Il faudra bien lui dire, à Nazim. Il ne connaît pas notre trouvaille. Je fouille mon sac. Je trouve la pochette que nous avons chipée à François pendant qu’il achetait son ticket de bateau à Lipsi. Elle est tout abîmée, mais c’est notre trésor.
Je l’exhibe à notre chauffeur :
– C’est là qu’on veut aller. Merci.
Il y jette un coup d’œil en continuant à rouler. Il lit tout haut ce qu’il est écrit sur une carte coincée dans le cuir :
François Desprez, 6, rue Hallé, Paris XIVe.
Il s’écrie :
– Comment vous êtes-vous procuré ça ?
– C’était accroché à la valise de François !
– Je le connais ! J’ai travaillé pour lui. Je l’ai aidé à déménager il y a un an ou deux. Êtes-vous sûrs qu’il vous ouvrira la porte ? On ne débarque pas chez les gens comme ça !
– Il nous a dit qu’on pouvait venir à Paris chez lui. Il a des yeux bleus, vraiment gentils. Nous, on n’est pas habitués aux yeux bleus. À Lipsi, on le faisait sourire. Et puis, il est tout calme.
– Je me souviens de ses livres, il en a une fameuse collection ! Il m’a même aidé à les transporter. Un client pareil, c’est rare. Peut-être que c’est un type bien. D’accord, j’accepte de vous y conduire, mais on reste en contact. Vous n’allez pas me lâcher comme ça !
Je vois que Nazim a autant envie de pleurer que moi. Je pose la main sur son genou et il la serre fort.
Nous arrivons enfin rue Hallé. Nazim se gare et cherche l’immeuble de François. Il sonne :
– Docteur Desprez ? C’est Nazim, des messageries du XVIe. Vous vous souvenez ? Je dois vous parler, c’est important.
Nous montons, nous frappons, mon cœur cogne. Thomas saute sur place.
C’est bien François qui nous ouvre la porte. Entre Thomas et moi, notre géant Nazim. Il nous soutient.
Victorieux, je brandis ma pochette de cuir.”
Extrait pages 261-267 du livre troisième:
“Le timbre strident de la sonnerie déchira le silence de la classe et le cœur de Mathias bondit. Quelques mois plus tôt, c’était son corps tout entier qui sursautait.
L’adolescent se raisonna et se gourmanda intérieurement :
« Je ne suis pas à Alep ! Je suis à Paris, assis sur un banc de collège ! »
Voici presque deux ans que Mathias vivait en France dans une famille d’accueil, avec Thomas, son frère jumeau. Non, ce bruit n’était pas celui d’une sirène annonciatrice d’une attaque aérienne ou d’un bombardement.
Tohu-bohu immédiat. Les chaises malmenées raclèrent le carrelage et on se bouscula vers la sortie en jouant des coudes, en blaguant : le vacarme habituel du mercredi midi.
Dans le couloir, de hautes fenêtres inaccessibles dessinaient de larges rectangles printaniers d’un bleu léger. Mathias leva les yeux et se sentit pousser des ailes :
« Que ces murs sont hauts ! En Syrie, l’école était tout ouverte, sans vitres aux fenêtres. Mais le ciel vrombissait d’avions. Ici, c’est calme. »
Il se hâta de gagner la cour de récréation ; il repéra Thomas et son ballon. Au début de cette nouvelle année scolaire, ils avaient été séparés : Thomas avait été placé dans une classe inférieure parce qu’il n’aimait pas étudier. Mathias si.
Quand ils étaient arrivés dans ce collège, ils avaient pourtant été assis sur le même banc. On les avait présentés en héros devant une classe médusée : ils avaient bravé tous les dangers dans le canot d’un passeur, avaient perdu mère et sœur entre la Turquie et la Grèce, s’étaient d’abord cachés à Cos, l’île grecque la plus proche de la Turquie, puis avaient fait la plonge dans un resto d’une deuxième île, Lipsi.
Là, ils avaient rencontré François, un vacancier solitaire qu’ils avaient réussi à rejoindre à Paris après un périlleux voyage clandestin !
En outre, par leur ressemblance confondante, Thomas et Mathias représentaient, à eux deux, un seul et même mystère attractif baptisé les Twins dont toute l’école parlait. Leur statut d’orphelins renforçait cette célébrité : le malheur intéresse toujours. C’est ainsi qu’ils avaient très vite collectionné énormément d’amis. Trop.
Aujourd’hui, le soufflé était quelque peu retombé : si Thomas était toujours entouré de cinq ou six potes amateurs de foot, Mathias, lui, avait essentiellement gardé Henri avec son unique œil droit. De petite taille, Henri était bavard, infiniment drôle et perpétuellement en mouvement, comme monté sur ressorts. C’est probablement ce qui lui avait valu de perdre l’œil gauche il y avait quatre ans en jouant avec des pétards.
Henri initiait son ami syrien aux subtilités de la langue française tandis que Mathias guidait son professeur de lettres improvisé à travers le mystère des mathématiques. :
– Regarde, Mathias ! les chiffres se moquent de moi ! On dirait qu’ils dansent sur mes cahiers !
Mathias, imperturbable, gardait son sérieux, mais Henri s’était bien juré qu’un jour, son ami pourrait de nouveau éclater de rire.
Les deux amis se quittèrent en se gratifiant d’une bourrade dans le dos. Mathias rejoignit Thomas, qui dribblait sur le bitume. Comme chaque mercredi, François les attendait près de la grille ouverte et leur adressa un large signe de la main. Mathias était toujours aussi surpris de trouver François aussi grand : son père était beaucoup plus petit.
Thomas courut vers François en riant : son ballon, rapide et mobile, faisait partie de son corps. Il riait souvent, mais, même quand il faisait le pitre et que tout l’entourage riait aussi, Mathias, lui, restait toujours aussi sérieux. Il ne pouvait s’empêcher de penser :
« Je parviens toujours pas à rire ! »
La semaine précédente, au cours de sciences, le prof avait parlé du cerveau et du rôle de ses différentes zones neurologiques. Existait-il une zone dédiée au rire ? Cela turlupinait Mathias.
« J’espère que cette partie de ma tête n’est pas morte comme l’œil d’Henri. Pour le moment, je souris, c’est déjà pas mal ! »
Puisque le temps le permettait, ils se dirigèrent tous les trois vers le jardin du Luxembourg. Ils habitaient à côté et il se plaisait à appeler ce lieu « le jardin de l’appartement ». Will les y attendait avec un pique-nique dont elle avait le secret.
François et elle s’étaient mariés six mois plus tôt, lors d’une chouette fête, en Belgique. Thomas et Mathias avaient été interpellés par la couleur grise de la mer et ses tumultueuses vagues jaunes. Depuis plus d’un an, Will et François étaient leurs parents d’accueil.
Les façades de pierre se doraient de la lumière du printemps tout neuf. Le soleil de Paris était bien plus doux que celui de la Syrie. Parfois, Mathias avait envie de la brûlure du soleil de son pays sur sa peau. Il savait que c’était impossible. La guerre n’était pas finie.
Tout en cheminant, Thomas tenait la main de François, qui le bombardait de questions : pour François, bien travailler à l’école était très important et le jeune footballeur lui causait du souci. Mathias entendait son frère lui répondre, toujours en riant, dans un mauvais français mâtiné d’arabe : visiblement, il se fichait éperdument de commettre des fautes.
Mathias cessa de les écouter pour se parler à lui-même comme il aimait le faire :
« Il s’amuse, il est heureux, je crois qu’il aime François, en tous cas il se sent bien avec lui. Et moi ? Je sais ce que je dois à cet homme et je lui fais confiance. C’est ça, aimer ? »
Malgré leur décès, son père et sa mère lui semblaient encore si présents qu’il ne parvenait toujours pas à « aimer » d’autres personnes, à part Thomas, bien sûr. Peut-être arriverait-il un jour à aimer François.
Will, c’était différent. Mathias la voyait comme une lumière.
« Elle est gaie comme maman. Et jolie. Moins que maman, évidemment. Ses cheveux ont la couleur du feu. En Syrie, tout le monde a les cheveux noirs. La voilà, d’ailleurs, elle est occupée à bavarder avec Marie, son amie modiste. Modiste… Quel mot curieux ! Il paraît que ça veut dire qu’elle vend des chapeaux. Tous les jours, j’apprends. Des mots, des phrases. C’est probablement parce que je pense de plus en plus souvent en français. Papa serait fier de moi. »
Aujourd’hui, Will était plus jolie encore. Elle portait un nouveau pull bleu ciel. François ne voyait qu’elle.
Subitement, Mathias espéra qu’un jour, il serait capable d’être amoureux.
À Paris ? En Syrie ? Il verrait bien.
Il n’avait plus dit un seul mot depuis le collège, mais François ne s’en offusquait pas. Il savait que le garçon se parlait à lui-même plus qu’il ne parlait aux autres.
En apercevant le médecin et les jumeaux, Marie, la modiste, se leva un peu trop vite, elle posa un doigt sur ses lèvres et échangea un clin d’œil complice avec Will : la conversation interrompue devait être intime.
Elle embrassa les jumeaux :
– Vous avez encore grandi, tous les deux ! Il faudra passer me voir à la boutique, j’ai reçu des casquettes sympas pour les vacances d’été, vous ferez fureur !
Puis elle consulta son portable et clama :
– Le magasin rouvre bientôt et Antonio n’est pas là ! Je vous laisse en famille…
Et, en disparaissant sous les arbres, elle leur envoya des « bisous », comme c’était la mode en France.
François promena son doigt sur la joue de Will, puis autour de ses lèvres.
– J’adore ton nouveau pull, chérie ! On dirait une madone italienne !
Mathias aurait bien aimé savoir à quoi ressemblaient ces madones et il se promit de consulter Wikipédia ce soir.
– Et ces sciences, Thomas ? Raconte… C’est moins mystérieux ?
Les mots de Will chantaient, légers, aériens.
D’un coup, Thomas afficha une mine faussement contrite et avoua piteusement :
– Bof ! Et la prof annonce un contrôle demain.
François s’emballa :
– On regarde ça ce soir, j’essaierai de rentrer tôt. Et ensuite… un dîner syrien ! As-tu trouvé les ingrédients, Will ?
– J’ai le poulet, le sumac, le zaatar. La recette est renseignée sur Marmiton. Vous m’aiderez, Thomas et Mathias ?
Will s’adressait toujours à eux dans cet ordre : Thomas et Mathias. François aussi.
Pour eux, les garçons ne faisaient qu’un, ils les désignaient par un seul vocable, « ThomasetMathias » : cela ne pouvait que leur convenir, ils étaient tellement indissociables !
Si Thomas s’enthousiasma, Mathias se mit à trembler : Will et François croyaient leur faire plaisir en préparant des mets syriens. Une fois de plus, il devrait affronter les souvenirs odorants de la cuisine maternelle. L’adolescent regarda au loin pour que ses larmes passent inaperçues et reprit son monologue intérieur :
« Je parviens toujours pas à croire que maman est morte en mer avec Hannah. Pourtant, Will et François savent que leur bateau a coulé entre la Turquie et la Grèce. Papa, lui, je sais qu’il est mort, je l’ai vu dans son cercueil quand il a reçu le toit de l’école sur la tête. Quand je vois une mendiante assise sur un trottoir avec un enfant sur les genoux, j’ai tellement envie que ce soit maman que je crois que c’est elle. Et si elle était vivante ? Elle aurait sûrement réussi à arriver ici pour nous retrouver et nous préparer du poulet au zaatar bien meilleur que le poulet-Marmiton.
Le jour tente de succèder à la nuit, la paix à la guerre, la peine à la résilience.
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