Laurent Mauvignier – Des hommes – Les Éditions de Minuit (2009)
Comment dire, comme lire…
Une phrase qui n’en finit pas de dire que c’est fini.
1066 mots, deux fois plus que les prouesses de Marcel Proust ou Victor Hugo.
Une apnée de 6 minutes, une prouesse de lecture quand on n’est pas professionnel, comme moi.
À entendre via ce lien >>
Ou à lire, ci-après :
« [Mireille] Et elle en voudrait à Bernard, elle en ferait son coupable, puisqu’il en faudra un.
Je m’en suis douté dès le début, dès que je l’avais vue attendre tout de lui, et trop de tout, attendre tout alors qu’elle ne comprenait pas que plus jamais la vie ne serait facile pour elle, comme elle n’a pas compris le jour où elle avait vu son père prendre les armes et se poster à sa fenêtre pour tirer sur les premiers qui approcheraient, elle a vu ça, elle a vu un monde frémir et tomber qu’elle croyait éternel et fort et qu’elle a vu sombrer dans le printemps, elle a vu des hommes poussant des voitures, la Dauphine, l’Aronde, comme ça, à plusieurs, des voisins qui aident pour pousser la voiture qu’ils ont mis des années à payer et qu’elle tombe par-dessus le parapet dans un bruit de ferraille comme du papier bonbon qu’on froisse et qu’on jette, et on ne laissera rien, on ne laissera rien à personne, c’était sur tous les visages, on ne leur laissera rien, et elle a vu des femmes et des petites filles et des garçons qui pleuraient et croyaient qu’ils allaient mourir ici, abandonnés, seuls, et autour d’eux il y avait des hommes, des voisins, des oncles, c’était les hommes et eux ils ne voulaient rien laisser, à coups de hache ils débitaient les meubles, les vieux meubles de famille on les jetait par les fenêtres et des appartements on sentait l’odeur du feu, on brûlait les meubles dans les cours, dans les jardins, on cassait la vaisselle, tout, rien ne restera que des mines défaites et des visages hagards sur les bords des routes, sur les quais, à l’aéroport, et tout à coup des rues entières où des camionnettes chargées jusqu’à en dégueuler, des hommes debout sur les cale-pieds pour maintenir des chaises, des tables, cigarette au bec, des employés, des visages qu’on a vus tous les jours, pendant des années, et maintenant ils allaient partir et disparaître et se dire qu’ils ne reviendraient jamais ici et qu’en France on les verrait venir, les colons, ceux qui se dépêchaient de revendre une misère, avant de partir, des commerces qu’ils abandonnaient la rage au ventre, la mort dans l’âme, toute leur vie et les corps des ancêtres moisissant dans des cimetières qu’on ne verrait jamais plus et que les herbes vont ravager — et cette liesse encore je m’en souviens et des tireurs isolés aussi, là-haut, dans les immeubles, ou au-dessus, des gars qui tiraient, qui croyaient pouvoir se mettre tout le monde à dos et continuer comme ça alors que c’était fini, et à la fin c’était des tirs qui venaient des beaux quartiers, c’était des tirs qu’on n’entendait pas sous les youyous, et les femmes et les enfants dans la rue, et les drapeaux soudain qu’on a vus dressés comme venant de nulle part, ce drapeau algérien dont Mireille ne savait même pas qu’il existait et qu’elle aura vu à un moment où elle s’est retrouvée toute seule dans la rue, je le sais, je l’ai vue après, sur le quai, elle était sur le quai et là-bas nous on regardait les bateaux et les gens qu’il fallait guider, aider, ces gens qui pleuraient, les gens qui avançaient, droit devant, sans se retourner, les gens qui se battaient pour un rien, entre eux, et que nous les militaires on devait séparer parce que l’un avait à peine bousculé l’autre, et tout de suite on était prêt à s’entre-tuer, les femmes et les enfants dans les bras, les enfants et les poupées dans les bras, et les poupées au regard vide, bleu ciel, du bleu du ciel, le ciel livide et par chance la mer était douce et les bateaux qui partaient et qu’on voyait laissant dans leur sillon un remugle d’écumes et des nuques obstinées à ne pas se retourner sur ce qu’elles laissaient, et droit devant, regardons ce que nous serons, tout ce que nous serons, c’est comme ça qu’ils s’en sortaient, sans comprendre, les valises dans les bras et d’autres qui retardaient le moment, d’autres qui riaient, j’en ai vu qui riaient et faisaient de grands gestes pour saluer, en fumant, en faisant les pitres pour chasser la peur du lendemain comme une blague de collégien, et aussi c’est qu’il faudra bien le — l’avouer, le dire, le visage des autres, ceux dont on voudrait ne pas parler, comme j’ai vu ce lieutenant fondant en larmes parce qu’il ne pouvait pas leur répondre, leur dire qu’on les laisserait, qu’on les abandonnerait, ils ne l’auraient pas cru, aucun d’eux n’aurait cru, on leur avait promis, l’armée, la France, tout le monde avait promis et personne n’a tenu la promesse et moi je me souviens, et d’autres se souviennent, et tous on se souvient des harkis qu’on nous a obligés à faire redescendre des camions qui partaient, et aussi les coups de crosse pour qu’ils ne montent pas dans les camions, leurs cris, la stupeur, l’incrédulité sur les visages, ils n’y croyaient pas, on n’y croyait pas non plus et pourtant on le faisait, les coups de crosse sur les mains pour qu’ils ne montent pas, qu’on les laisse crier, hurler, pleurer et on les a laissés parce qu’on les a abandonnés et trahis et on savait ce qui allait arriver, leur arriver, par milliers, et Idir comme les autres, Idir parmi les autres, son visage qui s’efface dans la mort des autres, de tous les autres, je sais très bien parce que moi je l’ai vu, ça, j’ai vu aussi comment par centaines on les a obligés à boire de l’essence et comment on a mis le feu et les corps qui ont brûlé comme ça — Idir est mort et moi je n’ai rien fait que de regarder ça en me demandant ce que je voyais et si je voyais et si j’entendais des hommes qu’on a trahis et le drapeau algérien et les youyous et les fous furieux de l’OAS qui traînaient dans les rues pour abattre tous les Européens qui voulaient partir, et sur les murs, l’OAS, partout l’OAS, les attentats encore, jusqu’au bout, des vitres qui s’effondrent, des corps qui tombent dans la nuit, et des chiens qui traversent les trottoirs pour un morceau de viande dans une poubelle, la poubelle qui tombe et nous autres, encore là pour quelques semaines, on attendait que ça finisse, de repartir, de quitter l’Algérie, de dire c’est fini —
et. »
À propos de ce livre
Il m’a été offert, il y a quelques mois par un ami – je n’ai pas lu le roman primé, La Maison Vide, Goncourt 2025 – et j’ai été tout de suite attiré par son style, cette narration interne entêtante qui m’a ramené, moi l’harmoniciste de blues, à une improvisation qui vous fait sortir tout ce que vous avez dans le ventre, cet art de tourner les phrases dans tous les sens, affirmant, rectifiant, supposant, s’interrogeant, encore et encore, cet art de tourner leur sens dans de nouvelles phrases, enfin rectifiées, affirmées jusqu’à épuiser les mots qu’il tord comme des notes dans un solo de blues lancinant de 300 pages pour mieux faire refluer des tripes de Rabut et Bernard la douleur, la violence et l’indicible horreur.

