En Afrique, quand un jeune pauvre vole un téléphone ou quelques billets, tout le monde le condamne.
On le traite de voleur.
On l’insulte.
On le frappe.
Et parfois, on le tue de la manière la plus atroce, sous les applaudissements d’une foule qui pense rendre justice.
Mais quand un maire, un ministre, un directeur d’entreprise publique ou une personnalité influente est accusé d’avoir détourné des millions, voire des milliards d’argent public, le spectacle est tout autre.
On l’accueille avec les honneurs.
On l’invite comme parrain ou marraine des cérémonies.
On lui déroule le tapis rouge.
On lui réserve la meilleure place.
On chante ses louanges.
On l’applaudit.
On se dispute même pour prendre une photo avec lui.
Pourquoi ?
Parce que beaucoup espèrent recevoir une enveloppe, un billet, une promesse d’emploi, un marché ou une faveur.
Nous échangeons notre dignité contre quelques miettes.
Pourtant, cet argent ne lui appartenait pas.
C’était l’argent des écoles qui n’ont jamais été construites.
L’argent des hôpitaux où les malades meurent faute de soins.
L’argent des routes qui deviennent des pièges mortels.
L’argent de l’eau potable que des villages attendent encore.
L’argent de l’électricité qui manque à des millions de familles.
L’argent des emplois que les jeunes cherchent désespérément.
En réalité, celui qui détourne l’argent public ne vole pas seulement de l’argent.
Il vole des années de développement.
Il vole des opportunités.
Il vole des rêves.
Il vole parfois des vies.
Et pourtant, dans beaucoup de nos sociétés, plus quelqu’un est soupçonné d’avoir volé beaucoup, plus il est considéré comme quelqu’un d’important.
Comme si la richesse effaçait la faute.
Comme si le pouvoir lavait la conscience.
Le plus inquiétant, c’est que nous ne sommes pas seulement victimes de ce système.
Nous participons parfois à son maintien.
En applaudissant ceux qui se sont enrichis sans jamais demander d’où vient leur fortune.
En admirant leur train de vie.
En envoyant nos enfants leur demander des photos et des autographes.
En leur confiant le rôle de modèles.
À force de célébrer les fortunes sans nous interroger sur leur origine, nous finissons par apprendre à nos enfants que le plus important n’est pas d’être honnête.
Le plus important est d’être riche.
Peu importe comment.
Le jour où un instituteur intègre, un médecin honnête, un agriculteur courageux, un entrepreneur qui paie ses impôts ou un fonctionnaire exemplaire seront davantage admirés qu’un milliardaire dont personne ne peut expliquer la richesse, nos sociétés commenceront réellement à changer.
Parce qu’un pays ne se transforme pas seulement en arrêtant les voleurs.
Il se transforme surtout lorsque son peuple cesse d’admirer ceux qui vivent du vol.
Et si le plus grand scandale n’était pas seulement que certains volent l’argent public, mais que nous ayons fini par faire de certains de ces voleurs des modèles de réussite ?

