Ce 02 novembre 2026, j’ai été très honorée d’être distinguée à l’occasion d’un concours national de nouvelles, organisé par l’AAM et parrainé par Françoise Combes :
- Françoise Combes est présidente de l’Académie des sciences 2026, astrophysicienne de renommée internationale, première femme à décrocher le titre de titulaire de la chaire « Galaxies et cosmologie » au Collège de France (institué par François 1er en 1530), médaille d’or du CNRS, Prix L’Oréal-Unesco pour les femmes et la science.
- L’AAM est l’association des anciens de la météorologie, des passionnés qui ont fait leur carrière dans ce secteur, développant parfois techniques et matériels, et souvent leurs métiers ont eu des répercussions multiples sur un grand nombre de décisions publiques et privées. La cérémonie s’est tenue dans les locaux de la DGAC à Paris (direction générale de l’aviation civile), en la présence également de la direction générale de Météo France. Superbe conférence de Françoise Combes sur les exoplanètes et la recherche d’atmosphère. Plus de 300 milliards de planètes dans notre galaxie, 2000 milliards de galaxies, voilà de quoi nous rendre humbles dans ce monde aux frontières inimaginables et renforcer encore plus le respect pour notre merveilleuse et accueillante Terre.
La phrase imposée pour la nouvelle était : « la pluie tombe, chaque goutte est un mot du ciel qui s’adresse à la terre », avec comme consigne : « une place aux descriptifs des phénomènes météorologiques sera très appréciée par l’assemblage subtil d’un croisement entre littérature, sciences, histoire et poésie ».
Ma nouvelle “De l’eau… à la bouche” a été publiée dans un recueil édité par l’association. Elle évoque un enfant qui rechigne à rédiger une rédaction sur le thème des escargots (devoir à rendre pour le lendemain lundi), tandis qu’une pluie orageuse s’abat sur sa maison. En voici un extrait :
“— Bon, t’en es où de tes devoirs ?!
Humeur de chien, visiblement. S’accorde avec le temps. Gronder : verbe du premier groupe. Je suis dans le second, celui des pitres : je lui montre le sujet et mime les yeux révulsés combien j’en bave. Un éclair traverse les yeux de papa :
— Viens, je vais te montrer une vidéo sur mon ordinateur.
Vu son air, ce n’est sûrement pas pour m’inviter à jouer à Mario Bros 1.
Papa est passionné de météo.
C’est une vidéo d’orage qu’il me présente. Un nuage en forme d’escargot avance très vite dans le ciel. Bien plus vite qu’un escargot, en vrai.
L’horloge sonne 17 heures. Je pousse un petit cri. Papa se redresse fièrement, pensant m’avoir impressionné avec cette image. Mais en vrai, c’est parce que le mauvais temps a eu raison du bon temps ! On a oublié le goûter ! À moi de me tortiller comme un ver. Papa pianote. Je ne vois qu’une solution : amener discrètement la conversation sur le terrain alimentaire.
— Ce nuage en escargot, on dirait un pain aux raisins… mais sans les raisins.
— Sauf ceux de la colère de Dieu, me dit papa. Il sourit. Il est fier de son bon mot, mais à ce qu’il paraît, je n’ai pas la référence 2 pour comprendre.
Lui non plus, question poésie juvénile. « Un esprit sain dans un corps rempli », ou quelque chose comme ça, avait écrit Juvenal 3, un paquet de quatre-heures après Jésus-Christ. Évidemment, mon père était trop vieux pour écouter la leçon d’histoire de l’an passé.
— Tu goûteras quand tu auras écrit ta rédaction.
Aaargh…! Mon père a des antennes. Un ange passe et il a la bonne idée de susurrer une question à mon oreille.
— Papa, pourquoi les escargots sortent quand il pleut ?
— Ah ! voilà une bonne question !
Et mon père m’apprend :
— Le corps d’un escargot contient bien plus d’eau que le corps d’un homme. C’est un mollusque, c’est-à-dire qu’avant de coloniser le sol, il vivait dans l’eau de mer. Et sais-tu comment il a pu s’adapter pour vivre hors de son milieu d’origine ?
Je secoue ma tête, soudainement captivé.
— En emportant de l’eau dans sa coquille ; cette eau, c’est du mucus ; l’escargot baigne dedans. Mais quand il sort sa tête, vois-tu, c’est là où commencent les problèmes : il peut sécher.
Je me retiens de sourire en repensant à papa tout à l’heure qui n’aspirait qu’à être sec, lui.
— Et s’il sèche, il meurt. Mais s’il pleut, que se passe-t-il ? L’humidité de l’air et celle du sol augmentent tandis que leurs températures diminuent. Résultat : l’eau qui est présente dans l’atmosphère s’évapore lentement, et l’escargot peut sortir de sa coquille sans craindre d’être desséché. Toutefois, il n’aime pas quand il y a trop d’eau, car il a perdu sa capacité à s’immerger, c’est pourquoi il attend la fin de la pluie. Je vais t’expliquer maintenant à quel point la nature est bien faite. Je ne sais plus de qui est cette phrase, « la pluie tombe, chaque goutte est un mot du ciel qui s’adresse à la terre », mais pour l’escargot, la pluie est une page de bonheur. Avec un crachin ou après une bonne averse, le sol devient mou et doux, et l’escargot apprécie de glisser dessus ; les champignons et les feuilles sont ramollis et il se fait moins mal aux dents en les mangeant ; ses prédateurs comme les oiseaux et les lézards – qui préfèrent rester au sec – l’oublient le temps qu’il ponde ses œufs.
Papa parle vite et donne beaucoup d’informations à la fois, mais je m’accroche. Pour l’instant, j’arrive à peu près à suivre. Heureusement, il fait une pause. En vrai, il prend surtout un air grave.
— Elle est bien faite la nature, pourtant on la détruit… Une coquille ne protège malheureusement pas l’escargot du réchauffement climatique : plus le temps est sec et chaud, plus les gastéropodes souffrent. Ce réchauffement amène des migrations : certaines espèces du Sud ont fait le voyage jusqu’en Belgique ! L’une d’elles est carnivore…
Devant mes yeux écarquillés, mon père enchaîne, heureux d’avoir un auditoire :
— Depuis toujours, les escargots se protègent en se mettant le plus possible à l’ombre. Ils se mettent sous des pierres, sous des feuilles. Et… même dans le sable !
— Car, ajoute papa en levant son index en l’air, il y a des escargots – comme la caragouille rosée, un joli nom tu ne trouves pas ? – qui vivent dans nos dunes côtières et arrivent à supporter une température allant jusqu’à 50 °C.
— Il y a mieux encore ! complète papa en levant les deux bras en l’air : il y a des espèces avec un nom de trou de fesses 4, qui supportent de vivre sous une température de 70 °C dans des déserts israéliens.
Puis papa m’enseigne les ondées, les giboulées, les tempêtes, les tornades, les coups de tonnerre, la densité des masses d’air… et même l’enthalpie. L’impact de la pollution, de la démographie galopante du monde aussi ; je ne connais pas ce Fred Vargas, ni cette Charlotte Gainsbourg, qui parlent d’une troisième révolution 5. À peine si on a étudié la première en classe.
En écoutant papa, je me mets à aimer la pluie car quand elle tombe, chaque mot de mon père est une goutte d’encre sur la terre de mes devoirs.”
Le texte complet est disponible auprès de l’AAM (via le recueil broché ou en ligne sur son site web anciensmeteos.info).
Merci une nouvelle fois aux membres du jury qui mettent tout leur cœur à organiser ce concours et qui en me récompensant pour ce court texte m’ont donné encore plus envie de publier Truculentia, mon premier roman, un thriller psychologique burlesque dont l’écriture est tout aussi foisonnante, bien que sur une thématique plus grave. Une idée de cadeau de Noël, d’ailleurs…

