Un Québécois à la Cour du Roi Arthur (Extrait)

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Bertrand Russell avait déposé ses lunettes sur la petite table du salon. Son regard me semblait bienveillant.

— Raconte-moi une de ces anecdotes, demanda-t-il.

Je ne sais pas si c’est la personnalité affable de mon interlocuteur, un quasi-étranger, ou ce qu’il avait mis dans mon thé, mais je me sentais suffisamment détendu pour accéder à sa demande.

— Les soirées sont chaudes, mais sèches à Binghamton en juillet. Il peut y avoir entre cinq à six mille personnes dans le stade. Moi, je suis sur le monticule du lanceur. Un joueur adverse se trouve au troisième but, un autre au premier après un coup sûr et une erreur. Et il n’y a qu’un seul retrait. Je dois retirer les deux prochains frappeurs en évitant que l’adversaire ne marque. Je suis le lanceur, le point de mire de tous les joueurs des deux équipes et de tous ces milliers de spectateurs, un hotdog ou une bière à la main. Tout le monde spécule sur ma prochaine décision, car je tiens entre mes mains la clé du dénouement de ce petit drame. Les joueurs derrière moi savent où se positionner. Le receveur me fait signe d’envoyer une courbe, basse, à l’intérieur…

Je fis une courte pause pour rassembler mes idées alors que l’alcool avait tendance à les éparpiller.

— C’est à ce moment que tout se joue : l’effort de concentration, l’anticipation, la volonté de réussir, la terreur d’échouer. L’adrénaline qui envahit le sang…

Pourquoi cette anecdote ? Et pourquoi en parler en ces termes ? Je n’aurais su le dire. Je continuai.

— Je m’élance. La balle arrive exactement là où le receveur me l’a demandé. Le frappeur mord à l’hameçon et cogne la balle au sol. Elle roule jusqu’à l’arrêt-court qui la relaie au deuxième but qui l’expédie au premier but. Double jeu ! La manche est terminée. La foule crie sa joie et se prépare à vivre le mini drame suivant.

Inopinément, je songeai à ce que Robert De Niro, dans le rôle d’Al Capone, avait dit au sujet de l’effort individuel et du travail d’équipe. Je crus alors bon d’ajouter :

— C’était moi qui avais choisi le type de lancer, puis qui avais mis la balle en jeu. Mais, une fois la balle hors de ma main, rien n’aurait pu se faire sans le reste de l’équipe. Sans eux, nous aurions tous échoué.

Quand j’étais joueur, des situations similaires s’étaient produites des centaines de fois et j’y avais toujours pris le même plaisir. Pourquoi est-ce que je me souvenais de ce jeu en particulier ? Peut-être parce que c’était quelque temps avant que je ne commence à ressentir des douleurs au bras. Avant que mes illusions ne soient anéanties. Je poussai un long soupir, puis pour conclure :

— C’était ça être un lanceur professionnel.

Je repris encore un peu de thé. Je n’avais pas souvenir d’en conserver dans le garde-manger. Encore moins que celle-ci puisse avoir si bon goût. Thé ou tisane, cette boisson me faisait le plus grand bien. Ou était-ce d’avoir parlé de baseball. Avec ce type, Bertrand Russell, qui disait s’y connaitre en nature humaine. Je devrais peut-être consulter un professionnel ? J’y verrais sans doute… Les yeux mi-clos, j’arrivai encore à murmurer :

— Vous avez raison. Je vais me retrousser les manches. Je vais…

La fin de la phrase se dissipa dans l’éther, car je m’endormis.

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