Extrait de Truculentia

Truculentia

« Garance venait de craquer la couture de son pantalon. Ces dernières semaines, passées à engloutir des babas à Rome et des religieuses indécentes à Lourdes, l’avaient nimbée d’une brioche dont elle n’était pas près de se défaire, soupira-t-elle en se regardant le nombril. Si encore ses rondeurs étaient maternelles…

Elle s’était alors souvenue qu’en face de la pâtisserie de son quartier se trouvait une mercerie. Une de ses vieilles boutiques dont Paris, temple de la mode, en a encore le luxe. Le temps de sucer le sucre de la viennoiserie engloutie qui collait à ses doigts, d’enfiler ses sandalettes, ah ! et puis, une jupe aussi (à taille élastique, forcément), elle pénétra dans l’antre des arpettes.

Devant elle à la caisse, un homme. Cheveux à la coupe impeccable. Nuque solide. Epaules larges, gestes graciles. Voix chaude. Elle remarqua ses mains soignées. Elle regarda ses propres mains. Navrantes. Garance avait toujours eu un faible pour les hommes manucurés. Et elle avait toujours eu la faiblesse de ne pas s’entretenir.

La mercière présentait des étoffes qu’il approuvait en les mettant de côté sur le comptoir, les pétrissant, ou qu’il rejetait d’un mouvement du menton, en fin connaisseur. Garance prêtait une oreille à leurs échanges, non qu’elle se passionnât du contenu, mais parce que le contenant de ce monsieur évoquait en elle autre chose que des gâteaux, ce qui ne lui était pas arrivé depuis des années-lumière. Pour être encore plus proche de sa vérité, Garance ne perdait pas une miette de la scène qui se déroulait sous ses yeux. Par exemple, elle vit que d’une des poches du veston en velours magnifiquement surpiqué, un mètre-ruban pendait négligemment, comme s’il avait toujours été là, oublié. Que l’homme sortit promptement une paire de ciseaux et la fit tournoyer avec vigueur avant d’avertir :

— Vous permettez ? Je vais découper un échantillon de celui-ci, et encore de celui-là ; j’ai besoin de réfléchir.

Et en moins de temps que mettait un éclair pour trouer le ciel, les lames grises fendaient les tissus en des endroits très précis sans que les fibres déchirées ne crient. Impressionnant. On aurait dit un chirurgien habitué à ouvrir un corps avec un scalpel, et qui se transformait en un chat ronronnant, sitôt repu. Mais un chat avec des griffes d’argent. Et que dire de son accent italien ? Il serait capable de faire fondre n’importe quel gelato en hiver… »

Ceci est un extrait du thriller psychologique burlesque nommé Truculentia. Il s’agit de la scène où l’anti-héros, Giorgio, costumier vivotant à Paris, rencontre une flamboyante guide touristique.

La couture de pantalon « craquée » n’est autre qu’une allégorie. Et la chevelure de cette femme préfigure le rôle qu’elle va jouer dans l’intrigue : à la fois poétique et destructeur de l’équilibre fragile dans lequel Giorgio se maintient.

Car à partir de cet instant, l’univers de Giorgio se fissure.

Lui qui imaginait pouvoir se protéger ad vitam aeternam de sa douance et qui rationalisait sa solitude, cadenassé derrière des faux-semblants, est pris d’un soudain désir de reliance. Il ne se doute alors pas que sa relation avec Garance va le fragiliser :

  • Parce qu’elle l’oblige à découvrir, hors de sa coquille, un monde émotionnel où la confiance en l’autre est une clé de longévité.
  • Parce que c’est précisément au moment où il s’ouvre pour cette femme, que son talent éclate au grand jour, attirant simultanément l’attention et la convoitise.
  • Parce que Garance devient un point d’ancrage par lequel le scénario manipulatoire s’accroît. L’attachement qu’il éprouve pour cette femme crée une faille psychologique supplémentaire. Lui qui, au départ, n’avait rien et s’accommodait de tout, a désormais, beaucoup à perdre.

L’amour serait-il donc dangereux ? La réponse est certainement apportée dans ce roman…

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