MATERNELLES. Une 25e publication pour Gisèle Meunier-Picquet

MaternelleS pour des milliers d'enfants

Mes petits écoliers semblaient heureux à l’école, même si certains appréhendaient un peu les moments de collectivités avec les élèves des autres classes, tels que pendant les récréations. À bien vivre leur petite section, ils entraient dans l’univers scolaire en trouvant des réponses à leurs besoins et à leurs attentes. C’était ce qui les conduisait vers l’autonomie, et leur faisait percevoir les limites qu’imposait la vie en société. Là, ils découvraient ce qu’était un choix, ce qu’était une activité menée à terme même lorsqu’elle amusait beaucoup moins. C’était là qu’ils apprenaient les premières frustrations : attendre son tour pour participer à un travail ou à un jeu. Pour l’enfant, il était difficile d’accepter qu’un plaisir fut différé car il vivait dans le présent et cherchait à obtenir la satisfaction immédiate de ses désirs.

Toutes les occasions étaient prétextes à apprendre à s’habiller ou à se déshabiller seul, se chausser ou se déchausser, se servir, ranger, se laver les mains, se coiffer. Les erreurs d’habillage se transformaient souvent en fou rire. Paul après avoir enfilé ses bottes s’était aperçu que ce n’étaient pas les siennes pourtant d’un modèle identique, mais celles-ci d’une pointure plus petite. Il avait mal aux pieds et se mit à pleurer. Il les ôta et changea avec les siennes trop grandes aux pieds de Tanguy. Paul ne trouvait pas ses moufles auxquelles il tenait absolument et à nouveau il se mit à pleurer :

« Es-tu bien sûr que ce sont tes bottes, Paul ?

— Oui, c’est maman qui m’a acheté…

— Alors pourquoi pleures-tu ?

— Je trouve pas mes moufs’…

— Ne t’inquiète pas, nous allons les retrouver. Et si tu as encore mal aux pieds, ôte tes bottes, lui conseillais-je.

— Regarde, maîtresse ! Mes moufs’ étaient cachées au fond de mes bottes, » et il se mit à rire, triomphant.

C’était pendant cette première année que se prenaient des habitudes et que commençait vraiment le cursus scolaire. Ma priorité, parallèlement à la socialisation, était de développer les activités de communication qui visaient à une plus grande maîtrise de la langue orale, mais aussi de la langue écrite, en les confrontant aux livres, aux albums, aux textes variés. Je ne manquais aucune occasion de les amener à s’exprimer oralement. Certains étaient déjà bavards, mais pour la majorité du groupe, le bagage linguistique était bien mince. L’enfant arrivait à se faire comprendre, même s’il devait accompagner ses paroles de gestes, et il comprenait ce qui se disait autour de lui pour ce qui avait trait aux situations de la vie courante. Il s’exprimait en s’aidant d’attitudes, de mimiques, et ce langage gestuel doublait l’expression verbale, et même pour certains, la remplaçait.

À trois ans l’articulation était encore maladroite, la syntaxe hésitante. Pourtant une complicité et une confiance s’exerçaient entre chacun de mes petits écoliers et moi. Je considérais que la possession du langage était le fondement de la communication, moyen d’expression et fondement de la pensée. Il permettait à l’homme de mieux se connaître, de mieux se situer dans son milieu. Il ne pouvait se développer que si les conditions de vie, les expériences faisaient naître chez l’enfant le désir d’un échange avec le milieu, et proposaient de bons modèles à imiter.

Je savais inconsciemment depuis très longtemps que l’éducation dès le plus jeune âge était primordiale. Je le constatais tous les jours, et cela ne faisait que me conforter dans mon choix d’enseigner à des tout-petits. Je trouvais que l’école maternelle, par sa forme collective, jouait sur ce point un rôle des plus importants. Elle fournissait les modèles linguistiques nécessaires à l’expression et à la communication, et en particulier aux enfants qui ne les trouvaient pas toujours dans leur milieu familial. Intuitivement, je savais que je devrais préparer mes petits élèves à partir à la conquête du langage. Pour que l’enfant parle, il fallait que quelqu’un lui parle et le laisse parler. Et il était nécessaire aussi de le faire parler. Mille et une façons, logiques à mon sens, s’offraient à tout adulte pour développer le langage chez un enfant. Loin de l’idée d’établir des recettes, comme dans un livre de cuisine, et pourtant il semblait évident de favoriser ce désir de communication, ce besoin de relations humaines, et de faire les premiers pas vers une socialisation.

Cette communication, ce premier apprentissage ne pouvait être efficace que pratiqué individuellement. Malgré l’effectif important du groupe, je m’efforçais chaque jour d’approcher les plus en difficulté au plan du langage. Il s’avérait souvent que les autres acquisitions chez ces mêmes enfants, se trouvaient en décalage avec ceux qui emmagasinaient tout ce qui passait autour d’eux. Je privilégiais les moments d’individualisation tels que le moment de l’habillage, l’accueil du matin, le passage et l’aide aux sanitaires, le coucher ou le lever de la sieste, l’aide au repas pour ceux qui déjeunaient à la cantine… Et lors d’activités telles que les échanges avec les marionnettes, lors de la lecture d’un livre d’images, ou au moment du conte, ou de conversations à propos d’objets familiers, ou en proposant une relation entre l’enfant et un animal familier. Chez nous, c’étaient les poissons rouges qui demandaient des soins journaliers. Chaque petit, à tour de rôle, était chargé de nourrir et d’observer si Jojo et Lulu se portaient bien. Et de manière plus structurée, je les entraînais à améliorer leur articulation et la qualité de la prononciation ainsi que d’enrichir leur syntaxe. Tous les exercices que l’on me transmettait lors de ma formation du jeudi, étaient là pour tenter d’y parvenir : l’apprentissage de comptines qui ravissaient mes petits auditeurs. C’était à qui finalement voulait l’exprimer seul devant ses petits copains. « À moi, à moi, maîtresse… » se bousculaient des petites mains levées en s’agitant. « Chut… Chacun son tour… » Puis c’était une phrase revenant périodiquement dans un conte, que les enfants se complaisaient à citer en chœur. « Je vais souffler si fort sur ta maison… » prenant plaisir à se faire peur, avec la certitude d’être en sécurité auprès de leur institutrice.

Extrait de MaternelleS  de Gisèle Meunier-Picquet. pages 48 à 52.

Juin 2026. 240 pages. 16 €. France Libris.

Les coins de jeux, tels que la cuisine ou la chambre de poupées, ou de déguisement, étaient des endroits idéaux où les enfants trouvaient matière à s’exprimer librement. Même seul, je remarquais quelquefois un timide s’adresser à une poupée ou se parlant à lui-même et reproduisant des actions vues et vécues dans son environnement familial. Ainsi un véritable téléphone hors d’usage, était l’occasion de passer de longs moments à converser avec un personnage imaginaire ou de communiquer librement. Ces coins de jeux n’avaient pas pour seul but de se divertir. C’était le moyen pour l’enfant de construire sa personnalité et de l’intégrer dans une collectivité qui avait ses symboles tout en gardant intacte la relation avec la mère et le père. L’enfant qui jouait construisait son monde, y exerçait ses symboles et, par l’imitation, se préparait à accéder au monde des adultes. Je compris que l’enfant qui jouait, finalement travaillait.

L’espace dévolu à la bibliothèque était associé à un lieu de détente. Il était ouvert en permanence, en respectant la consigne de choisir un livre et de le consulter autant de temps qu’on le souhaitait, de ne pas l’abîmer et de le replacer correctement. Cette mission était l’une des plus difficiles règles de la classe. Cependant chacun avait compris que cet objet avait une aura, bien plus forte qu’un simple pot de peinture ou une boîte de perles. L’enfant se familiarisait avec le livre. Il lisait une image. Il apprenait à l’analyser. Il en découvrait les éléments essentiels. Il la décrivait, l’interprétait. Il établissait des relations entre plusieurs images. Il prenait conscience de la permanence des personnages. Il pouvait retrouver ce qui se passait avant, puis après. Plus tard, cette familiarisation susciterait chez l’enfant un comportement de lecteur, favoriserait le contact permanent avec l’écrit, développerait le désir et le plaisir de lire, ferait lire les petits comme les grands, permettrait à tous d’accéder à la culture par les livres.

 

 

 

 

 

 

 

 

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