J’ai souligné à différentes occasions l’importance de ma rencontre avec l’écrivaine Suzanne Paradis, à Québec, en 1982, au moment où j’ai rejoint le comité de rédaction de la revue « Estuaire », dont elle faisait partie.
Je n’avais aucun modèle d’une vie d’écrivaine, et je ne savais rien de ce qui se dessinait alors devant moi. Un lien de complicité, de confiance et d’amitié s’est aussitôt créé entre nous, et Suzanne est devenue une mentore qui a éclairé mes pas et accompagné l’écriture de mes premiers poèmes.
Durant quelques années, je suis allée chez elle deux ou trois après-midis par semaine pour l’écouter me parler de cet espace où la vie et l’écriture se rejoignent. Elle me lisait de ses textes, me montrait les tableaux magnifiques et colorés qu’elle peignait entre l’écriture de ses livres. J’apprenais de chacun de ces moments où elle me parlait du geste d’écrire, des écueils possibles et des joies incertaines, de la rigueur nécessaire et des exigences intérieures, de la soif de créer, de la joie et de la complexité des relations humaines, de la beauté des jardins dont on prend soin – les siens étaient immenses et fastes…
Surtout, j’avais devant moi une femme qui posait des choix accordés à sa liberté, s’affirmait dans un milieu souvent machiste et défrichait son chemin singulier d’écrivaine.
Il y a quelques jours, son fils aîné m’a annoncé le décès de Suzanne, survenu en janvier dernier. J’aimerais rendre hommage à cette écrivaine remarquable, née en 1932, qui a fait paraître des romans, des poèmes, des essais et des articles critiques, – une œuvre majeure, maintes fois récompensée, traduite dans plusieurs langues, et qu’elle a d’ailleurs poursuivie jusqu’à la fin, à l’écart de la publication.
Plus personnellement, je souhaite la remercier pour sa présence sensible, généreuse et déterminante dans ma vie.
Extrait du poème “Les nourritures” :
“L’âge de la beauté s’inscrit au front des chênes
rompt les digues, renverse les montagnes mêmes
j’écoute le fracas des continents glacés
les ouragans vomis des forges souterraines
et je lève la tête au nom de l’innocence”

