A tous ceux que La Belle Epoque attire, je propose la découverte de mon roman Du Côté de “Chez Kémence”. Vous pourrez vous évader dans le Paris de la Commune, puis dans les rues de Cabourg en suivant Anatole, Augustin et sa chère tante Clémence, tous en butte avec la même interrogation : que faire de ses renoncements ?
EXTRAIT :
Le fracas s’en va, avec lui le siècle tire sa révérence. Le soir va descendre, le vent furibond s’est essoufflé, il a cessé de gifler à toute volée les façades du front de mer. Mais, de gros nuages bas, aux noirs changeant, grouillent toujours. Ils menacent de s’éventrer au-dessus des maisons où l’on s’est barricadé, voilà près de trois heures. La ville ruisselle, fourbue d’avoir résisté aux bourrasques d’une pluie torrentielle. Demain, peut-être, quelques salissures laiteuses subsisteront dans le ciel. Ça et là, des goélands survolent encore le sable. Ils vont y glaner mollusques, crustacés et coquillages brassés par la houle écumante, ou prélever quelques algues brunes charriées par paquets par le ressac déchaîné. Epaisses de la tempête qui a griffé le rivage normand, les eaux de la Manche s’enténèbrent avec l’obscurité qui rampe. Rude journée.
Un capuchon rabattu sur le visage, quelqu’un remonte la grève sens dessus dessous vers l’embouchure de la Dives en faisant voler la mousse à la pointe de ses bottes. Homme ? Femme ? Impossible d’attribuer un genre à ce spectre surréaliste. Il s’efface en s’éloignant.
A une cinquantaine de mètres, il n’y a plus qu’Augustin Stolmant, emmitouflé dans son caban en laine bleu marine, casquette de même couleur vissée sur la tête. Cela fait une bonne heure qu’il s’est abandonné à cette beauté sauvage. Fasciné par la barbarie du coup de torchon qui a lessivé la Côte Fleurie, il s’est fondu dans l’interminable agonie de ce spectacle dantesque, attendant que le calme revienne ; traduction picturale de ce qu’est sa vie. Une colère qui n’éclate qu’à l’intérieur, dont il ne sait comment guérir.
Derrière lui, les premiers scintillements aux fenêtres du casino. Petits chevaux, roulette, blackjack, baccarat, craps ; ce soir encore, on jouera, par goût, par habitude, par snobisme. Et, Jour de l’An oblige, les mises s’envoleront ; même pour quelques fauchés pour qui perdre une somme dérisoire dans ces salons dorés sera un moyen de faire croire, en ce 1er janvier 1900, que l’on a de l’argent, et, peut-être, devenir fréquentable. Du moins l’espèrent-ils. Cabourg-les-Bains s’éteint doucement. Tel un rideau tombant lentement sur une scène, l’encre nocturne enduit les alentours. Il est temps de rentrer, inutile d’inquiéter tante Clémence. Il l’a tant fait.

