QUI EST GIORGIO DANS TRUCULENTIA ?

Truculentia

Truculentia est le premier roman de Virginie POUJOL. Dans ce thriller psychologique burlesque, elle nous livre la richesse de son monde intérieur sur ce qui la touche gravement : le courage et les fragilités de ceux qui sont hors des normes établies et sujets à la prédation. Avec humour, parfois noir, elle aborde la douance et ses conséquences et la question du trouble dissociatif après un traumatisme.

Giorgio, costumier de métier, est un personnage clivant et ce constat me ravit. Car cette absence de consensus sur sa véritable nature sert ma narration. Le monde a besoin de nuances et j’aime à croire que la littérature est encore un eldorado de liberté pour penser.
Alors que j’avais défini ce personnage bien avant d’écrire Truculentia, il me plaît qu’il m’ait échappé par la suite, lorsque les lecteurs se sont emparés de lui. L’indifférence aurait été son pire accueil. Je ne peux que remercier la générosité de celles et ceux qui m’ont fait part de leurs réactions.
Au fond, ce clivage, je l’ai voulu en tant que romancière puisque je me suis amusée à semer des doutes, comme les cailloux du Petit Poucet, pour conduire des raisonnements divergents jusqu’à la fin de l’histoire.
Truculentia marche sur un fil souple ; ce qui n’est pas si facile. Dans ce thriller psychologique, tout est question de dualité, d’ambivalence, d’opposition, et donc de complexité.
J’ouvre d’ailleurs ce premier roman en l’affirmant :
« La truculence désigne la violence d’un comportement brutal par opposition à une vitalité débordante et exaltée qui donne aux récits une liberté de ton et des images hautes en couleur. »

Peut-être que j’aurais échoué à modifier des perceptions sur ce qu’engendre la violence larvée. Mais j’aurais terminé mon ouvrage en m’octroyant la satisfaction d’avoir essayé. J’aime ce qui se dégage d’un colibri. C’est-à-dire que j’ai la sagesse d’accepter qu’il soit difficile de lutter contre l’immensité des croyances autant que je suis dotée de la foi que ce sont des petites gouttes d’eau qui forment une rivière. Et que rien ne résiste à l’eau.

 

Giorgio, tel que je l’ai imaginé au départ

Giorgio a été prédéterminé comme un personnage juste, sentimental, débrouillard, mais aussi hypersensible, drôle, fragile et résistant à la fois, rebelle et fuyant. Un personnage à la marge de la société.
Un personnage complexe qui ne pouvait laisser indifférent, que l’on devait pleurer et aimer.
Je l’ai aussi conçu comme un anti-héros, avec un défaut majeur : une pulsion démolisseuse.

 

Giorgio, tel qu’il a été perçu parfois

Si la plupart des lecteurs l’ont considéré comme un être « émouvant, attachant et lumineux », quelques-uns l’ont qualifié de « fou, désagréable, méritant ce qui lui arrivait, naïf, mou, déviant… ».
Naïf, peut-être. Mou, certainement pas. Mon avis est que Giorgio était englué dans une toile d’araignée. S’il constatait les coups portés, quand ceux-ci étaient frontaux, il ne savait pas les nommer, doutant même de son ressenti. Et quand il a appris à les catégoriser, il s’est trouvé dans l’incapacité de les combattre, à cause d’un traumatisme. Une victime de violence met souvent beaucoup de temps pour réagir…
De plus, dans Truculentia, j’ai offert une vue omnisciente de l’intrigue. L’on en savait bien plus que Giorgio lui-même sur les agissements de son rival.

Il fallait que Giorgio regarde les choses en face. Je me suis donc arrangée pour qu’il subisse de plus en plus de violence. Car je voulais que la lumière perce sa carapace et que sous cette énergie nouvelle, la honte émergente finisse par se transformer en colère. Il avait le choix d’en faire un débordement salvateur.

 

Pardon à ceux qui ont été dupés

Un écrivain joue. Se fiant à des détails que j’avais sciemment disséminés ou cachés dans Truculentia, des lecteurs ont adhéré à la thèse de Jacopo en considérant que Giorgio était un être mauvais.
Ils ont toute ma gratitude d’avoir soutenu la narration : les prédateurs psychiques sont d’une telle intelligence qu’ils arrivent à retourner la tête de gens extrêmement sains et pertinents. Nul n’est à l’abri de se faire manipuler, d’y croire dur comme fer.
C’est un des messages que je voulais transmettre.
Nous ne devrions jamais en vouloir à une personne qui manquerait d’être solidaire d’une victime. Conserver son esprit critique est un exercice difficile qui appelle à l’humilité.
La seule posture que je trouve personnellement condamnable est celle de vouloir « d’alimenter la bête », ce monstre qui harcèle.

 

Jacopo : le miroir inversé de Giorgio

La psychologie de Giorgio s’éclaire pleinement à travers son opposition à Jacopo. On dit que sans ombre, la lumière ne peut se révéler, ni même exister.
Et à l’image des ténèbres, l’ingéniosité de Jacopo agit aux antipodes de celle de Giorgio : la première cherche à ruiner, quand la seconde tente de construire.

Jacopo, héritier d’une dynastie textile traditionnelle, incarne la puissance matérielle tirée d’un capitalisme patriarcal et d’un savoir-faire d’excellence. Il vit dans la certitude inébranlable que lui confère un héritage centenaire. Il se présente au monde comme un homme d’affaires qui maîtrise un ensemble de codes. C’est un bulldozer programmé pour réussir financièrement. Un être froid. Une âme noire.

De son côté, Giorgio est un être chaleureux. Orphelin, autodidacte, intuitif et idéaliste, c’est par essence un être vulnérable. Son génie, né d’un néant, le dépasse sans qu’il sache le décoder, et par conséquent s’en servir de socle. C’est une belle âme mais cabossée et fort maladroite avec les autres.
Il manque de grilles de lecture adaptées.
Hypersensible, tout le pousse à se protéger des multiples sollicitations sensorielles, et ainsi à s’isoler un peu plus ; ce qui l’amène régulièrement à la précarisation. Or, l’on ne peut vivre au mieux sans être relié aux autres. Sa bulle devait forcément éclater.

C’est précisément l’absence de défenses relationnelles de Giorgio qui fait de lui la proie idéale d’un engrenage pervers d’une féroce efficacité, où même son propre esprit devient son ennemi. Le crime devient alors parfait.

Le manichéisme décrit dans Truculentia est renforcé par la confrontation des classes sociales auxquelles les deux personnages appartiennent. Leurs mondes n’obéissent pas aux mêmes moteurs : d’un côté, le slow-made de l’artisan créatif ; de l’autre, la production de masse.

 

Garance : l’emblème d’une brèche

La crinière flamboyante de Garance préfigure le rôle qu’elle va jouer dans l’intrigue : à la fois poétique et destructeur de l’équilibre fragile dans lequel Giorgio se maintient.
Une couture de pantalon « craquée » (allégorie), et soudain, cette magnifique créature pousse la porte d’une mercerie d’une époque révolue. C’est là que tous deux se rencontrent pour la première fois.
À partir de cet instant, l’univers de Giorgio se fissure.
Lui qui imaginait pouvoir se protéger ad vitam aeternam de sa douance et qui rationalisait sa solitude, cadenassé derrière des faux-semblants, est pris d’un soudain désir de reliance. Il ne se doute alors pas que sa relation avec Garance va le fragiliser :

  • Parce qu’elle l’oblige à découvrir, hors de sa coquille, un monde émotionnel où la confiance en l’autre est une clé de longévité.
  • Parce que c’est précisément au moment où il s’ouvre pour cette femme, que son talent éclate au grand jour, attirant simultanément l’attention et la convoitise.
  • Parce que Garance devient un point d’ancrage par lequel le scénario manipulatoire s’accroît. L’attachement qu’il éprouve pour cette femme crée une faille psychologique supplémentaire. Lui qui, au départ, n’avait rien et s’accommodait de tout, a désormais, beaucoup à perdre.

L’amour serait-il donc dangereux ?

Vous le saurez en lisant le tome II…

 

La symbolique des ciseaux et costumes

Truculentia traite de la question du viol de l’identité sociale. Le vêtement, en tant que seconde peau, protège l’être humain, autant qu’il l’étiquette.
Le récit décrit des faits divers qui terrifient le Tout-Paris : des vêtements de qualité sont lacérés. « Mités », stipule-t-on par référence aux insectes qui grignotent les tissus à l’insu du porteur, jusqu’à ce que le vêtement tombe en lambeaux. Saboter des habits revient à humilier ceux qui les arborent, autant qu’à détruire le travail du costumier qui les a conçus. C’est l’exacte métaphore de la machination de Jacopo et de la névrose de Giorgio, dont l’esprit est rongé par le doute et emporté par des pulsions incomprises.
Car les ciseaux ne font que mimer la situation : Giorgio qui se fait tailler en pièces par Jacopo reprend à son compte la noirceur qu’on lui injecte. L’outil qui sert habituellement à sublimer est alors détourné pour anéantir.

Les ciseaux ne sont pas sans rappeler les Moires de la mythologie grecque. Alors que Clotho a tissé le fil de la vie au moment de la naissance, que Lachésis déroule le fil de l’existence en déterminant une destinée, Atropos, elle, tranche pour annoncer la fin inévitable d’une incarnation.
Sont-ils sacrificiels ?

 

Giorgio, miraculeusement révélé par un mentor

Dans l’un de ses contes, Andersen révèle tardivement à son héros sa véritable nature. Le vilain canard est en fait un cygne.
Dans Truculentia, Giorgio apprend sur le tard sa douance. Cela n’a rien de surprenant. Car l’une des caractéristiques d’un « zèbre » est de profondément croire qu’il ne sait rien. Depuis toujours, il base cette construction identitaire sur la perception qu’il a de l’Univers, de l’infini grand, contenant tout ce qu’il devrait savoir et qu’une vie ne lui permettra jamais. Il se sent infiniment petit.
Il se sent aussi en décalage permanent : avec ceux qui n’ont pas cette conscience, avec ceux qui affirment qu’ils en savent beaucoup, avec ceux qui le jalousent et cherchent à le déstabiliser en pointant ses manques.
Il note une certaine ressemblance avec d’autres zèbres, mais comme ceux-ci pensent être des poissons qui ne savent pas voler d’arbre en arbre… Et comme leurs rayures sont trop différentes des siennes…

Cela ne fait pas si longtemps qu’on parle de la douance dans nos sociétés, sans vraiment la comprendre tant elle est multiforme et complexe. Et beaucoup de zèbres âgés apprennent brutalement qu’ils ont été un zèbre.

Or, c’est seulement à partir de cette révélation, qu’un zèbre peut envisager une certaine grégarité. Lorsque celle-ci est permise, alors et enfin, l’imaginaire vital du zèbre peut trouver sa place nourricière dans un territoire sécurisant.

*

Pour finir, j’aime profondément ce qu’on a écrit sur Truculentia, à savoir que ce roman pose une question vertigineuse : que fait la société de ces inadaptés magnifiques ?

Page après page, j’ai tenté d’apporter une réponse.

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