EXTRAIT :
“Ce matin-là, après le petit-déjeuner, Félicien n’avait pas, comme chaque jour, suivi les autres garçons et filles. L’une des dames grises — surnom des auxiliaires du centre social, hérité de leur blouse —, l’avait conduit dans le bureau du directeur où l’attendaient des formulaires et un dossier cartonné qu’elle avait enfouis dans un sac en toile de jute. Puis, ils avaient remonté le large escalier, étaient allés jusqu’au troisième dortoir. Ensemble, ils avaient vidé de ses affaires l’étagère d’un des deux grands placards qui empestaient la naphtaline. Quelques minutes pour remplir une minuscule valise, abaisser le seul fermoir qui fonctionnât et le gardien, sévère sous son inamovible casquette, avait ouvert la grille.
Trois quarts d’heure d’autocar plus tard, ils étaient descendus à l’arrêt près du lavoir, à Bois-d’Amont. L’éducatrice — l’abbé a oublié son nom et son visage — avait demandé son chemin au chauffeur. La chèvrerie des Janton était bien connue. Elle n’était pas très loin, ils y étaient arrivés vers onze heures. Elle avait lâché la main de Félicien. En retrait de la barrière grande ouverte, au bout de sa chaîne, le brave Melkior avait dressé ses oreilles, toussoté deux aboiements d’alerte, de pure forme, sans réelle inquiétude. Ce petit homme en culotte courte qui s’approchait serait peut-être un compagnon de jeu ?
Marcelline était sortie la première, impatiente. Dans son sillage, Gustave avait enjoint à son chien de se taire. Aboutissement ; trois ans qu’ils s’étaient déclarés candidats à l’adoption, trois ans qu’ils avaient eu l’impression de devoir entrer en purgatoire avant d’être exaucés. Trois ans qu’ils avaient poussé la porte de la grande bâtisse blanche où l’on recueillait les enfants en déshérence.”

