Un Couteau dans le Dos

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Louise Colet, ça vous dit quelque chose ? Si oui, j’en suis ravie. Sinon, allons, fouillez dans votre mémoire littéraire…  Si je vous dis Gustave Flaubert, bien sûr, ça vous revient maintenant : Louise Colet, maîtresse de Gustave Flaubert !

Ah, le charmant amant que ce bon vieux Troubadour de ma très cher George ! Amant ingrat qui a dénigré la plume de sa maîtresse et lui a écrit : « Je ne te sais nul gré de faire de beaux vers. Tu les ponds comme une poule les œufs, sans en avoir conscience (c’est dans ta nature, c’est le bon Dieu qui t’a faite comme ça). » Serait-ce la jalousie qui fait parler l’écrivain qui lui, se torture toute une journée sur une phrase ? Ce qui est sûr, c’est que Flaubert a pensé que parce qu’elle était femme, elle cédait à la facilité, la sensiblerie, au dramatique, et autres “tares féminines”. À cause de ce jugement répété dans les manuels scolaires de mon adolescence, j’étais passée à côté de Louise Colet sans la lire.

Mais ont-ils jamais pensé jamais, les hommes contemporains de Louise Colet (1810-1876), qu’elle n’avait pas les mêmes choses à dire qu’eux justement parce qu’elle n’était pas un de ces hommes ? Ils l’ont dite coquette et harpie, ont trouvé qu’elle avait la cuisse légère, heureux d’en profiter ou jaloux de ne pas en bénéficier. Somme toute, que lui reprochaient-ils ? De vivre (presque) comme un “homme écrivain” ? Ils n’ont parlé que de sa vie privée et on en a oublié qu’elle a eu cinq fois le prix de l’Académie française pour ses poésies. Certes, elle a eu des amants ─ si c’est un fait qu’on pouvait lui reprocher ─ mais au moins n’a-t-elle pas eu recours aux prostituées(és) comme Flaubert, Musset et consorts !

Dans Un Drame rue de Rivoli, Louise Colet écrit :

« Le poète s’était lié, en arrivant en France, avec des jeunes gens au cœur généreux, à l’esprit élevé et digne de le comprendre. Studieux comme lui, aspirant comme lui, en théorie, à la moralisation de l’humanité, et se livrant pourtant à de faciles et dégradants plaisirs, faisant deux parts de leur vie, touchant par l’une aux spéculations les plus nobles, et par l’autre, contribuant aux misères, aux souillures et aux dérèglements d’une société qu’ils avaient la prétention de réformer. »

On se souvient (ou pas) que Louise Colet a tenté de planter un couteau entre les omoplates du célèbre journaliste Alphonse Karr, mais on oublie de mentionner qu’il avait publiquement dévoilé, dans son journal, qu’elle avait eu un enfant hors mariage. N’est-ce pas plutôt lui qui a planté le premier couteau dans le dos ? et qui a blessé bien plus le cœur et détruit cette femme de son temps, qu’une égratignure sur un veston infligée par la victime.

Lisez Un drame dans la rue de Rivoli et découvrez que Louise Colet peut être qualifiée de féministe, au sujet du mariage justement, toujours régit par le Code Civil napoléonien dans les années 1830 :

« Le mariage m’apparaissait comme une association bienfaisante de deux êtres qui s’aiment, qui se soutiennent, qui s’éclairent et se protègent l’un l’autre. Jamais on aurait pu me faire croire que des intérêts d’argent ou des arrangements de position rassemblaient violemment chaque jour des cœurs qui ne s’entendaient pas et qui, liés par cette union fatale et indissoluble, en venaient l’un envers l’autre à une révolte cachée, d’autant plus douloureuse, d’autant plus désespérée, qu’elle ne pouvait aboutir à la délivrance, à la rupture des chaînes, puisque ces chaînes sont pour la vie. »

Et encore :

« Sont-ce les femmes qui sont coupables quand elles se déterminent en aveugles dans cette grande affaire de la vie (le mariage) ? N’est-ce pas plutôt l’éducation qu’on nous donne ? Que nous apprend-on, hélas, sur le mariage ? Qui de nous a lu, jeune fille, le texte de ces lois qui disposât à jamais de notre liberté, de notre fortune, de nos sentiments, de notre santé même, de tout notre être enfin, de ces lois faites, non pour nous protéger, mais contre nous, de ces lois dont la société a fait des devoirs, et qui deviennent des supplices lorsque l’amour ne les impose point. »

Dans ce roman, Louise Colet dénonce aussi comment vivaient la plupart des hommes de son temps :

« Juliette était de ces créatures de théâtre, renommées par leurs séductions et ne se faisant point scrupule de les exercer sur les maris mécontents ou ennuyés de leurs femmes, ou sur ceux encore dont le mariage n’a pas réformé les habitudes de jeunesse et qui continuent, après comme avant, une vie de dissipation dont quelques-uns osent faire parade en se fondant sur ce stupide adage : un homme est parfaitement libre d’avoir de mauvaises mœurs. M. Bernard était tout bourré de maximes de ce genre, absurdes, mais consacrées comme tant d’autres de la même valeur. C’est ainsi qu’il aurait soutenu avec un imperturbable aplomb qu’un mari, quels que soient les dérèglements de sa conduite, ne cesse pas d’avoir droit à l’amour, au respect et à la fidélité de sa femme. »

Flaubert, je sais bien que tu es l’ami de mon idole George Sand et je me repais de votre correspondance, mais pour le coup, je prendrais bien un couteau… à beurre, j’ai sans doute moins de force que Louise Colet !

Gabrielle Dubois

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