Chapitre 1
Mois de mai
Je fus subitement ébloui par les lumières de la ville, les odeurs et les variétés de couleurs lorsque j’atteignis l’Avenue du Parc. Je sortais de chez CHESKIE après être allé voir ma demi-sœur à sa nouvelle boutique. J’arrêtais toujours à cette boulangerie pour m’acheter un rugelach, cette savoureuse confiserie juive fourrée.
Josée était revenue abruptement de New-York un hiver, il y a deux ans, sans jamais nous en donner la raison. Et nous ne la questionnions pas. À la suite de sa grande aventure dans la « Grande Pomme » au sein de La Maison Butterfly, de son expérience acquise au centre-ville montréalais, et des nombreuses discussions que j’avais eues avec elle l’encourageant à se lancer, elle s’était enfin sentie prête à ouvrir sa propre boutique et à y présenter ses créations. Celle-ci avait pignon sur la rue Bernard Ouest, artère choisie pour le chic de ses boutiques et de ses restaurants, pour le type de gens qui la fréquentent et pour son atmosphère de bon goût à l’européenne !
Depuis mon retour de Genève, j’aimais venir la visiter une fois par semaine. Pour ce qui est de moi, je m’étais joint à une petite firme d’avocats sise sur le boulevard St-Laurent. Ce bureau se spécialisait dans le droit commercial, secteur que je connaissais peu mais dont j’étais déterminé à faire les nouveaux apprentissages. Après la naissance de Camille, notre charmante petite fille, Julia et moi avions pris la décision de revenir vivre au Québec. Lors de notre vie en Europe, Julia avait travaillé pour la Compagnie ÔBains, une troupe qui joint la danse contemporaine au théâtre. Elle y avait vécu des expériences professionnelles incroyables ! Mais elle avait désiré revenir à sa passion première : la danse classique. C’est donc dans cette optique qu’elle avait contacté Les Grands Ballets Canadiens de Montréal. Après que le comité eut consulté son curriculum vitae, qu’elle eût passé une audition, elle fut engagée par la Compagnie. Quelle joie !
Camille avait maintenant deux ans, et allait à la garderie de la rue Bleury. Ainsi, de cette façon, Julia avait pu reprendre ses classes, ses répétitions, les spectacles sans trop brimer notre vie familiale. Cependant, elle refusait de faire les tournées internationales, voulant être présente le plus possible pour sa jeune princesse.
La nouvelle boutique de Josée portait tout simplement le nom de « Mademoiselle Josée ». Elle se spécialisait dans les vêtements pour enfants et nouveau-nés. Elle avait gardé la devanture originale de bois de l’immeuble, mais y avait ajouté des teintes de couleurs pistache et fleur d’oranger que l’on retrouvait également à certains endroits à l’intérieur du magasin. La boutique demandait plusieurs rénovations après avoir été laissé à l’abandon pendant quelques années.
Josée, ne connaissant aucun bon entrepreneur en construction, le propriétaire du local l’avait donc référé à Gaétan Labonté. Gaétan, comme on aimait dire au Québec, était un « maudit bon gars » ! D’allure un peu négligée, mal rasé (et peut-être aussi mal lavé…), il cachait une compétence inégalée. La construction, il connaissait ça ! Et ceci de père en fils, depuis plus de cinq générations dans la famille Labonté. Son père, Roger, après avoir travaillé pour plusieurs employeurs, avait décidé en 1975 d’ouvrir sa propre compagnie, tout simplement appelée : Roger Labonté, entrepreneur général. Gaétan avait hérité de l’entreprise l’année dernière, à la suite de la mort prématurée de son père, décédé d’un fulgurant cancer. Son grand-père paternel, Maurice Labonté, avait connu des heures de gloire dans l’après seconde guerre mondiale, ayant fait fortune dans la vente des maisons qu’il avait construites dans le secteur de Montréal Est. Cependant, son penchant pour l’alcool et les jeux de cartes lui avait fait perdre une bonne partie de cette richesse…

