Les histoires ne sont pas futiles. Elles sont le mécanisme par lequel nous traitons notre expérience de la vie. Elles nous permettent de comprendre le monde et la place que nous y occupons.
Ce que racontent les histoires de Gabrielle Dubois, c’est que vulnérables, individuellement, les femmes peuvent l’être. Mais solidaires, compréhensives, elles peuvent aussi être invulnérables. Et quand des hommes s’associent à part égale à leur Histoire, combien les histoires gagnent en beauté et en émotion et nous concernent tous!
Dans Tel le Roseau, les histoires ont pour personnages principaux des femmes, de la Préhistoire à nos jours.
Dans La Malédiction de la Salamandre, certaines histoires sont vraies, d’autres sont des fictions, mais n’y a-t-il pas toujours une part de réalité dans la fiction?
EXTRAIT de l’histoire Fusion, tirée du recueil Tel le Roseau:
“Dans son pot de terre, inlassablement, So pilait, broyait, mélangeait, créait des couleurs. D’année en année, la peintre alchimiste se transformait. Ses cheveux blanchissaient, ses yeux prenaient la couleur ni noire ni bleue des yeux tout neufs d’un nouveau-né. Sur ses longs doigts musclés, sa peau se parcheminait. Ses gestes, plus lents mais plus précis, n’hésitaient jamais.
Fasciné, Ru la peignait. Il avait conscience d’avoir le privilège rare de vivre avec une véritable sorcière qui détient un savoir inconnu des autres mortels.
Le soir, quand cette femme, grandie par la lumière du feu de la cheminée, le regardait avec un amour infini et surréel, Ru lui portait une simple tisane avec l’adoration d’un sujet portant un chocolat chaud et précieux à sa reine.
Un jour enfin, So prépara sa palette et trempa un pinceau choisi avec soin dans ses couleurs uniques au monde. Ru allait enfin assister à la naissance d’une peinture jamais encore ni pensée ni vue par un humain. Dans quelques mois, un an, deux ans ? So aurait raconté sur la toile ce qu’elle savait.
Au fur et à mesure que la peinture progressait, s’imposait à Ru le sentiment que So était faite d’une autre matière que celles des humains. Il émanait de cet être d’os, de chair et de sang, une âme plus qu’animale, une âme végétale.
Sont-ce ses verts avec lesquels elle peint sa forêt qui envahissent la pièce et l’enveloppent ? pensait Ru. Les verts se reflètent-ils sur la peau de So ou exsudent-ils d’elle ?
Ce que ne savait pas encore Ru, c’était que So ne peignait plus l’Idée de la nature. En se connectant aux étoiles, sur le rocher, cette fameuse nuit, So avait eu une révélation. De même qu’un peintre peut saisir l’histoire et l’âme de son modèle dans son regard et son attitude, So avait compris qu’elle ne pouvait plus peindre les étoiles d’après la connaissance, la vision et l’idée qu’elle en avait. Elle voulait peindre la lumière des étoiles, le bois des arbres, la minéralité des montagnes d’après leur histoire à eux, leur âme à eux. Elle ne devait pas faire sienne la nature, elle devait se fondre en elle, disparaître en tant qu’humaine, penser, être, se souvenir de son passé de nature.” Gabrielle Dubois©

