imposteur, imposture littéraire
L’imposture n’est plus un travers : c’est un métier à plein temps. Entre faux semblants et ego sous cellophane, chacun poste sa meilleure illusion en espérant qu’on ne remarque pas le vide derrière.
L’imposture se glisse ici dans le décalage entre l’attente du public et la réalité de la scène. L’autrice star, élevée au rang d’apparition mystique, n’est plus qu’un mirage coincé dans un bouchon, mais son absence suffit à affoler l’organisation. La foule, elle, ne cherche pas une rencontre littéraire : elle veut un rituel, une signature, un trophée. Éliane, reléguée au rôle de bouche‑trou, mesure à quel point la valeur perçue ne dépend ni du talent ni du travail, mais du prestige supposé. Son propre livre, probablement intact dans les sacs, devient un simple prétexte. Tout le dispositif révèle une vérité crue : dans ce milieu, l’aura compte davantage que l’œuvre. L’imposture n’est pas un accident, c’est un système. Et Éliane, malgré elle, en devient le miroir involontaire.
Presque Elle (fiction)
Le salon littéraire avait cette odeur caractéristique de moquette humide et de café réchauffé trois fois. Éliane, elle, n’était venue que pour aider une amie éditrice à porter des cartons. Rien d’héroïque. Rien de littéraire. Juste des cartons trop lourds et des auteurs trop nerveux. L’autrice star du jour, celle dont les lecteurs parlaient comme d’une apparition mystique, était coincée sur l’autoroute. Accident, bouchon, chaos. Les organisateurs couraient partout, l’œil injecté de panique. La salle de conférence se remplissait. Cent cinquante personnes. Dont au moins cent quarante-neuf qui n’étaient pas venues pour écouter Éliane parler de son livre — un livre que la plupart n’avaient probablement pas ouvert — mais pour obtenir la sacrosainte signature, le talisman en page de garde.
C’est là que le destin — ou un organisateur myope — entra en scène. Il aperçut son badge. Ou plutôt, il aperçut un mot sur son badge. La presbytie, ça ne pardonne pas. « Liane ». Il ne prit pas la peine de lire le reste. Trop long. Trop petit. Trop fatigant. Et comme l’autrice attendue s’appelait Éliane quelque chose, il fit le lien. Un lien très approximatif, certes, mais dans l’urgence, l’approximation devient une science exacte.
Il la fixa, l’urgence lui dictant déjà que c’était elle, point final.
— Ah, vous voilà ! On vous attend. Vite, vite, vite.
Elle tenta de protester. Il n’entendit rien. Il n’écoutait déjà plus.
Il l’attrapa par le bras, la propulsa vers la scène, et avant qu’elle ne comprenne ce qui lui arrivait, elle se retrouva sous les projecteurs. La présentatrice annonça son nom — le mauvais, évidemment — avec un enthousiasme qui aurait réveillé un mort. La salle applaudit. Longtemps. Trop longtemps.
Éliane sourit. Un sourire crispé, certes, mais un sourire quand même. Et c’est ainsi qu’elle devint, malgré elle, une autrice célèbre pendant exactement quarante-cinq minutes.
Les questions fusèrent. Sur son dernier roman. Sur son processus créatif. Sur son engagement. Sur des thèmes dont elle ignorait jusqu’à l’existence. Elle improvisa. Elle broda. Elle inventa des métaphores tellement fumeuses qu’un pompier aurait dû intervenir.
La salle adorait. Elle, elle transpirait à grosses gouttes — une vraie surtension des glandes surrénales en mode panique — mais son pull en laine, par chance, encaissa la surcharge sans un pli. À la fin, une lectrice un peu timide s’approcha, les yeux brillants, les joues empourprées, toute sa réserve bousculée par l’élan qui la poussait vers Éliane.
— Votre livre « À force d’y croire » m’a sauvée, dit-elle. Vous êtes incroyable.
.Éliane hocha la tête, vaguement coupable, vaguement flattée… Une sensation nouvelle, presque incongrue, qui venait combler des années d’errance dans le milieu de l’édition.En quittant la scène, elle réalisa l’ironie de la situation : elle, dont le travail consistait à masquer l’imposture des autres, venait de se retrouver exactement dans la posture de ses commanditaires.
Et pour la première fois de sa vie, elle comprit pourquoi ils s’y habituaient si vite.
Nathalie Pivert-Chalon romans et littérature jeunesse
un recueil de nouvelles en préparation…

