Je suis ma mèrrrreee
Depuis que mon fils a quitté le nid, à chaque fois que nous nous voyons, je lui apporte des victuailles, des offrandes, pour un peu il est devenu Dieu égyptien ! Heureusement non, je suis simplement devenue toi, ma mère, qui me préparait à chaque visite des doggybags, de la soupe, du chocolat, des légumes, et après qui je râlais, dans mon idiot principe d’indépendance
J’ai mis fort longtemps, très longtemps à prendre ces dons pour ce qu’ils étaient, tes gestes d’amour
Cela met fort longtemps, très longtemps, à l’apprivoiser, ton absence, trois révolutions ont passé et tu es toujours scandaleusement partie, toi l’immortelle
Quand Papa est mort, tu m’as parlé de votre dernière conversation, la veille, comme s’il sentait qu’il devait mettre certaines choses en ordre, il s’est excusé de ne pas t’avoir rendue heureuse, d’avoir été égoïste
Et toi, durant toutes les années qui ont suivi, tu m’as répété qu’il avait été gentil avec toi et que tu avais été heureuse avec lui
Je ne saurai jamais quelle part de vérité comportait ce qui m’a semblé un mantra sur le moment, pétrie comme je l’étais de certitudes et persuadée que, au grand jamais, je n’aurais vécu ce que tu as vécu
J’en viens à réviser mon jugement depuis peu, j’en arrive à la conclusion que le bonheur ou du tout moins la joie relèvent d’une décision, d’un choix, d’une perspective, je ne saurais dire si tu avais pris ce chemin consciemment ou si ton intelligence émotionnelle t’a guidée mais il me semble détenir ici la plus belle leçon de vie que tu m’aies laissée
Merci maman
Extrait La mère à côté
Je pars. C’est décidé. J’en ai plus qu’assez de cette famille qui ne me comprend pas. Tu assistes, stoïque, à ma colère d’enfant. Je prends ma petite valise et y dépose des culottes propres, du PQ, celui que tu glisses toujours dans mes poches pour l’école, au cas où. Mon pull moche que tu as tricoraté. Et des pommes. Les pommes c’est la vie. Je peux tenir des semaines entières avec quelques pommes. Je pense aller à la DDASS. Normalement, ils s’occupent des enfants sans parents mais ils devraient pouvoir faire une exception pour moi si je leur dis que j’ai abandonné les miens. Tu écoutes mon discours sans m’interrompre. À force de me demander de ranger ma chambre, il fallait bien que cela éclate entre nous. Cette vie d’enfer que tu me fais mener n’est plus supportable. Adieu. Tu me proposes de déjeuner avec toi avant de partir. On dirait que le fluide que tu as avec les animaux fonctionne aussi sur moi. J’accepte, je capitule et renonce à mon voyage. — Vous partez en voyage ? — Oui, je pars chez ma fille. — Vous serez absente longtemps ? — Oui, douze culottes. Bonne journée, cher voisin. Tu voyages plutôt dans ta mémoire depuis quelque temps. Tu mélanges allègrement les époques, les noms, les liens. Une fille devient une sœur qui devient une mère qui redevient vivante. Tu me parles de ton enfance et me demandes si je me souviens. Tu dis « ton père » mais tu parles de lui comme si c’était le tien. Je t’appelle pour te prévenir que je viens déjeuner et te demande si tu es contente de me voir : Bien sûr, je suis quand même ta fille. Il y a quelques semaines encore, tu le disais en plaisantant. Ce matin, tu doutes de ta réponse, sentant l’étrangeté de la situation sans bien saisir ce qui cloche.
Je pense à la chanson Tu t’en vas, « Comme un soleil qui disparaît, Comme un été, comme un dimanche, J’ai peur de l’hiver et du froid, J’ai peur du vide de l’absence». Tu me manques déjà, tu es dans une version Schrödinger de la vie, là et pas là tout à la fois.

