Pour aborder le sujet de l’importance de la bibliographie, j’ai choisi de l’aborder du point de vue du roman historique, où elle est essentielle.
Mais qu’est-ce que la bibliographie ? C’est la liste des écrits relatifs à un sujet donné, à un auteur ou servant de référence et ces écrits eux-mêmes. C’est aussi la science des documents écrits, des livres.
Et qu’est-ce qu’un roman ? Un roman est un récit fictif en prose plus ou moins long, représentant généralement les personnages et l’action avec un certain degré de réalisme.
Croyez George Sand si vous ne me croyez pas:
“Le roman est une œuvre de poésie autant que d’analyse. Il y faut des situations vraies et des caractères vrais, réels même, se groupant autour d’un type destiné à résumer le sentiment ou l’idée principale du livre. Ce type représente généralement la passion de l’amour, puisque presque tous les romans sont des histoires d’amour. Il faut idéaliser cet amour, ce type, par conséquent, et ne pas craindre de lui donner toutes les puissances dont on a l’inspiration en soi-même, ou toutes les douleurs dont on a vu ou senti la blessure. Mais en aucun cas, il ne faut l’avilir dans le hasard des évènements ; il faut qu’il meure ou triomphe, et on ne doit pas craindre de lui donner une importance exceptionnelle dans la vie, des forces au-dessus du vulgaire, des charmes ou des souffrances qui dépassent tout à fait l’habitude des choses humaines, et même un peu le vraisemblable admis par la plupart des intelligences.
En résumé, idéalisation du sentiment qui fait le sujet, en laissant à l’art du conteur le soin de placer ce sujet dans des conditions et dans un cadre de réalité assez sensible pour le faire ressortir, si, toutefois, c’est bien un roman qu’il veut faire.”
“Le roman ne connaît d’autre danger que son infinie liberté”, écrivait Théophile Gautier. C’est d’autant plus vrai concernant le roman historique.
Pour donner au roman historique le cadre de réalité qui fera ressortir son sujet, une seule solution : une solide bibliographie.
Mais qu’est-ce que le roman historique ? C’est un roman qui se déroule dans le passé et tente d’être fidèle à l’Histoire avec un grand H comme il est convenu de l’appeler, dans son traitement de l’époque et des personnages. Par dans le passé, on compte en général cinquante ans plus tôt que l’époque où il est écrit ; ce qui correspond environ à deux générations.
Si en 2026 j’écris un roman historique, ce sera un récit fictif d’une action qui se passe à compter de la Préhistoire, du Big Bang ou du Jardin d’Eden selon vos convictions, jusqu’en 1986 environ. Autrement dit, une partie de moi est déjà historique !
J’ai vécu en 1986, je peux donc témoigner personnellement d’une infime partie de cette époque, ce qui ne m’empêchera pas de renforcer ma bibliographie pour être sûre de mon fond historique. Mais en 1960, je n’y étais pas. Si j’écris un roman historique qui se situe en 1960, je vais donc devoir, quand bien même mes personnages et les situations sont fictifs, effectuer des recherches historiques pour donner du réalisme à mon histoire.
Là entre en scène la bibliographie : un roman historique se compose de l’imagination de son auteur et de sa bibliographie.
Mais comment rester fidèle à l’Histoire tout en laissant place à sa fiction ?
Cette Histoire c’est :
D’une part : les dates, les lois et les grands noms qu’on peut trouver dans les manuels scolaires, les encyclopédies, ou les livres des historiens, toute bibliographie que l’on peut citer en fin d’ouvrage. Et Jane Austen exprime évidemment parfaitement mon sentiment dessus : “L’Histoire, je la lis un peu par devoir, mais elle ne m’apprend rien qui ne m’irrite ou ne m’ennuie. Les querelles des papes et des rois, les guerres et les épidémies à chaque page, des hommes tous bons à rien et presque aucune femme… C’est très lassant.”
D’autre part, et c’est à mon avis le plus important ici : la façon dont vivaient les gens à une époque donnée : leurs logements, vêtements, moyens de déplacement et autres, et surtout façon de penser, rapports entre eux…
C’est avec cette connaissance de l’intimité des vies qu’on peut, en tant qu’auteure(r), comprendre les agissements et la pensée de ses personnages ; et en tant que lectrice(eur), être réellement plongé dans une époque et croire à la réalité de personnages fictifs.
Imaginons Violette, personnage fictif et toulousain en juin 1807.
Rester fidèle à l’Histoire, c’est savoir que :
* Violette a peu de chance de rencontrer un personnage noir d’origine africaine, car, d’après un recensement effectué sur ordre de Napoléon, il n’y avait que 1 231 personnes de couleur sur tout le territoire français, réparties en majorité sur les villes portuaires et la capitale.
* Violette ne peut pas croiser Napoléon qui se trouve à Tilsit (Sovetsk), à 2 000 km de Paris, sur le Niémen, avec le tsar Alexandre 1er de Russie.
* Violette, si elle était mariée, n’aurait pu demander le divorce pour cause d’adultère de son mari, que s’il avait tenu sa concubine dans la maison commune. S’il avait agi en dehors de la maison, il était dans son droit. Que si c’était Violette qui avait commis l’adultère, son mari aurait pu la tuer, la loi l’en aurait excusé. Ce sont des textes de loi faciles à trouver. Bien sûr, tous les mariages n’étaient pas malheureux ; bien sûr, tous les maris n’utilisaient pas la loi pour brimer leurs femmes ou pire. Mais le travail de l’auteur, d’après cette bibliographie, est de comprendre l’état d’esprit des hommes et des femmes de cette époque.
Ce genre de recherches bibliographiques, c’est la partie que je dirais facile : rechercher les faits historiques réels pour que notre roman soit crédible.
Rester fidèle à l’Histoire tout en laissant place à la fiction, c’est faisable si, on est rigoureux dans ses recherches.
La partie plus délicate de la recherche bibliographique est d’apprendre et de comprendre comment vit et pense un personnage fictif du passé.
Prenons Louise, personnage fictif qui arrive à Tahiti en 1879. Voilà une destination qui fait rêver, à priori : coquillages et cocotiers, lagons paradisiaques… L’auteur peut se rendre à Tahiti de nos jours, mais ça ne lui donnera pas la vision de ce qu’était Tahiti en 1879. Par quel moyen de transport Louise est-elle arrivée sur l’île ? Combien de temps a-t-elle mis ? Comment Polynésiens et Européens vivaient-ils à Papeete ou dans les villages de l’île ? Quels étaient leurs rapports entre eux ? Comment les Européens jugeaient-ils les Polynésiens d’après leurs critères occidentaux et chrétiens ?
Rester fidèle à l’Histoire tout en laissant place à la fiction, c’est trouver les réponses à ces questions et à tant d’autres pour que notre Louise fictive paraisse avoir réellement évolué dans ce monde qui a été réel parmi des personnages fictifs qui représentent des caractères qui ont été réels. Quelle importance, me direz-vous ? Eh bien, comment savoir comment Louise est vêtue, dans quel genre de maison et comment elle vit, quelles sont ses interactions avec les habitants de l’île, si on n’a pas effectué ces recherches ? Si on n’a pas une vision claire de son arrivée à Tahiti en 1879 après des semaines de voyage par mer, du choc des cultures, on ne peut pas se mettre dans les bottines de Louise et voir à travers ses yeux, ressentir à travers son état d’esprit. Bien sûr, on peut tout inventer. Mais à ce moment-là, on n’écrit plus un roman historique, mais une dystopie ou une utopie.
Ces recherches-là sont les plus difficiles parce qu’elles touchent à l’intimité du vécu et de la pensée des contemporains d’une époque, ce qui est plus ardu à trouver. Comment fait-on ? Il faut rechercher des témoignages, des correspondances, des rapports contemporains à l’époque choisie. Une bonne source de renseignements sont aussi les tableaux ou photos d’époque.
Si on a la volonté de donner du réalisme à son sujet, le temps consacré à la recherche bibliographique ne doit pas être négligé. Mais passer des semaines à chercher l’écrit qui correspondra à l’année et au lieu exacts d’un chapitre d’une histoire, lire des milliers de pages pour trouver les deux ou trois détails pittoresques qui vont donner vie à mon histoire ne sont pas, pour moi, un pensum, mais un plaisir !

