La crise de la crise du livre
— Bonjour Madame… Je suis auteur, et je venais vous présenter mon dernier roman, publié aux Éditions Très Silencieuses.
— Très silencieuses ? Je ne connais pas.
— Une petite maison, oui. Mais avec de grandes ambitions. Pas de tapage, juste une vraie volonté de soutenir ses auteurs.
— Les ambitions, Monsieur, sont comme les parfums bon marché, tout le monde en met un jour ou l’autre, mais ça ne tient pas longtemps. Pour faire court, l’ambition ne suffit plus. Aujourd’hui, seuls les auteurs en tête de gondole séduisent nos lecteurs.
— Pourtant, il n’y a pas que vos têtes d’affiche qui mériteraient d’être lues.
— Elles ont été choisies par un comité exigeant. Et l’exigence vaut bien toutes les contorsions de ces micro‑auteurs qui se voient déjà voguer à Venise… sur la fameuse gondole.
— Donc… votre librairie propose ce qui se vend partout ailleurs.
— Ne m’apprenez pas mon métier. Nous sommes en crise, et la crise frappe fort. C’est la crise du livre. La crise du lecteur. La crise du temps. La crise de la crise.
— Et moi, je suis en crise de reconnaissance, murmure l’auteur.
Il se redresse, un brin piqué.
— Vous devez nous soutenir, nous accompagner…
—Et moi, j’accompagne mes clients vers ce qui se vend. Pas vers des expériences littéraires qui nécessitent une boussole et un guide de survie.
Une cliente entre, délicate, comme une plume. Elle tend un petit papier, le titre que sa fille lui a noté. Comme à la pharmacie, elle vient chercher « son sirop contre la toux » ; ces pages qui l’aideront à dormir.
— Ah ! « Le sirop contre la toux littéraire » puissant, plus de 200 000 ventes en six mois. Le best‑seller du moment.
Elle attrape le livre, le scanne, l’emballe, le tend. Tout cela en moins de trois secondes. Pas même l’idée de lui glisser un autre roman, un détour possible, une envolée hors des sentiers battus. Comme Les petites pastilles à la menthe …le tout dernier roman de cet infortuné auteur.
L’homme de lettres sourit, amer. Dans ce lieu censé ouvrir des horizons, on ne propose plus que ce qui se vend déjà. Trop.
L’auteur observe, un peu fasciné, et franchement … un peu désespéré.
— Vous ne lui proposez rien d’autre ?
— Monsieur, proposer autre chose, c’est pour les auteurs recommandés. Elle ajuste son chouchou et ses lunettes d’un geste presque chirurgical.
— Vous comprenez… ici, on ne conseille que ce que l’éditeur conseille de conseiller.
L’auteur avale sa salive.
— Je vois.
— Et comme votre éditeur ne m’a rien conseillé… je ne peux rien conseiller non plus.
— Laissez votre roman, si vous y tenez.
L’auteur rougit, la remercie avec une énergie toute retrouvée.
— Vous… vous le lirez ?
— Oh non. Je n’ai pas été mandatée pour cela. Elle range le livre dans un tiroir qui semble conçu pour les espoirs en attente.
— Mais rassurez-vous, il y sera très bien. Les tiroirs sont feutrés.
L’auteur et la libraire inclinent la tête ( première synchronicité entre ces deux-là) .
Le tiroir, lui, reste fermé. Il a dit son dernier mot.
L’auteur quitta la librairie avec la dignité de ceux qu’on n’a pas invités à la fête. Derrière lui, les rayons continuaient de saluer les titres recommandés par les distributeurs. Son roman, lui, resterait dans le tiroir des œuvres “non mandatées”, ce purgatoire chic où l’on range les espoirs sans notice.
chronique de l’auteur inconnu.

