Vies sauvages

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Chapitre 1

JAD-BAL-JA

Jad-bal-ja somnolait sur une herbe jaune et rare quand l’homme, un mâle de

taille moyenne, lui apparut. Il aurait pu sentir son approche sans la présence

des girafes à deux cents mètres qui occupaient son système olfactif et l’odeur

de terre qui remontait depuis que la pluie avait cessé. Il avait plu toute la nuit

précédente et, quand l’orage avait touché la ville et que les lionnes étaient

rentrées se mettre à l’abri, il était resté sous les éclairs à écouter le martèlement

de la pluie sur le sol et les craquements du tonnerre dans la nuit qui noyaient

les bruits de la cité et rétablissaient la primauté sonore de la nature originelle.

L’homme avait longé l’enceinte du fossé, un fossé moins large que celui

qu’il avait établi entre sa propre espèce et les autres, mais tout aussi

infranchissable. Puis il s’était arrêté pour considérer le lion derrière l’écran de

verre, depuis le belvédère, comme le faisaient tous les visiteurs.

Des humains, Jad-bal-ja en voyait défiler tous les jours, de tous les âges et

de toutes les tailles, autour de son domaine et il les observait plus par habitude

que par curiosité, car il y avait bien longtemps qu’il avait perdu intérêt à leur

présence.

L’homme derrière la barrière de verre fixait toujours le lion, mais le fauve

avait replongé dans la contemplation de ses pattes étendues devant lui.

En milieu naturel, un lion consacre quatre-vingts pour cent de son activité à

la recherche de nourriture ; le reste du temps, soit dix-huit à vingt heures par

jour environ, il ne fait rien, il dort. Mais ses sens restent en alerte, à l’affut d’un6

bruit, de l’effluve d’une femelle, d’un rival ou d’une opportunité. La machine

travaille. Les soigneurs faisaient de leur mieux pour stimuler l’intérêt des

fauves en captivité, car l’ennui réduit l’espérance de vie des animaux, et les

animaux déprimés ne plaisent pas aux enfants. Or les zoos vivent des enfants.

De leur fréquentation dépend le chiffre d’affaires de l’entreprise. Mais ça

prenait deux minutes aux lionnes et à Jad-bal-ja pour trouver les quartiers de

viande que les soigneurs dissimulaient derrière le faux rocher, au bord de la

mare ou au milieu du bouquet de palmiers nains. Sept kilos de viande par jour

– essentiellement des jambes postérieures de vaches, auxquelles les soigneurs

injectaient des compléments nutritionnels et des antibiotiques – constituaient

leur ordinaire. Ça n’avait rien à voir avec la chasse.

On nourrissait les carnivores avant l’ouverture du Parc. Les nocturnes,

comme le hibou, la chouette, les lynx ibériques ou certains lémuriens,

s’alimentaient au crépuscule, après la fermeture. Les plus chanceux étaient les

herbivores qui mangeaient à volonté et à n’importe quelle heure le fourrage

mis à leur disposition, dans un état de relaxation que l’absence de prédateurs

justifiait.

La politique du Parc avait instauré une journée de jeûne hebdomadaire pour

les fauves, car dans la nature les félins ne mangent pas tous les jours et un peu

d’énervement est bon pour la tonicité générale de l’animal. Le comptable

approuvait cette politique, ces cinquante-deux jours annuels sans viande

participant de façon substantielle à l’équilibre budgétaire.

Jad-bal-ja était un lion de l’Atlas, appelé aussi lion de Barbarie ou lion de

Nubie, un lion d’une taille supérieure à tous les autres, pourvu d’une

abondante crinière presque noire qui lui descendait jusqu’au nombril. Jad-bal-

ja devait son nom au lion des aventures de Tarzan seigneur de la jungle,7

d’Edgar Rice Burroughs, une sorte de super-chien de l’homme-singe. Jad-bal-

ja était la vedette du Parc. Il n’en restait qu’une petite centaine comme lui sur

la planète et plus aucun à l’état sauvage, le dernier ayant été aperçu en 1942 au

Maroc ou en 1956 en Algérie, selon les sources. Une petite dizaine de parcs

dans le monde se disputait les survivants de l’espèce. Le jardin zoologique de

Rabat au Maroc en possédait une vingtaine à lui seul.

Jad-bal-ja était né à Rabat. Son frère, Safir, avait été expédié au zoo de San

Diego à l’âge de deux ans. San Diego, Californie, était considéré comme la

crème de la crème des parcs animaliers, ce qui se faisait de plus confortable en

matière de captivité, une maison de retraite cinq étoiles. Dans un bon parc, un

lion pouvait gagner dix à quinze ans d’espérance de vie supplémentaire, à

l’inverse d’un humain en résidence médicalisée. Pas d’accident de chasse, pas

de combats entre mâles et l’assurance de ne pas mourir de faim ou de soif à

chaque saison sèche, comme la grande majorité des lionceaux qui n’atteignent

pas leur première année, victimes aussi des hyènes, des guépards ou de leur

père, comme dans une tragédie grecque ou un drame de l’alcool. En captivité,

en revanche, les lions sont sujets à des virus qu’ils n’auraient jamais rencontrés

autrement, à la maladie de Carré et à la maladie des étoiles, dont on ignore

toujours l’origine mais dont le nom fait rêver.

Jad-bal-ja, lui, était parti pour Édimbourg où il avait découvert l’odeur

d’humains différents, à la peau blanche et aux cheveux roux, avant de

déménager à nouveau six ans plus tard pour s’installer sous des latitudes

moins pluvieuses.

Jad-bal-ja passait l’essentiel de ses journées sur son rocher chauffant. On

avait beaucoup parlé de cette innovation dont l’intérêt affiché était de

permettre au lion de l‘Atlas de supporter l’hiver européen, comme si le8

concepteur de son biotope ignorait que les températures hivernales, le matin

au pied du Kilimandjaro ou dans le Haut Atlas, rendaient un lion ou une girafe

capables de survivre en Europe du Nord dans les mêmes conditions qu’une

vache hollandaise. La vérité était que la chaleur du rocher donnait à Jad-bal-ja

l’envie de s’y allonger comme un chat sur un radiateur et que ledit radiateur

avait été placé au centre de sa biozone. Ainsi, tout le monde pouvait observer

la mascotte du Parc, même par temps froid, ce qui était la moindre des choses

au regard du prix de l’entrée, sans parler du coût de la glace pour le gamin, du

livre sur les félins et des magnets de perroquets. Sinon, c’était à l’intérieur du

bâtiment dans un décor de béton qui sentait le désinfectant et c’était moins

bien.

Jad-bal-ja vivait en couple depuis quatre ans avec Elsa. Elsa devait son

prénom à la lionne de la famille Adamson, un exemple rare d’adaptation à la

vie sauvage d’un félin élevé en captivité. Elsa avait réussi à se faire accepter

dans une troupe, à chasser et même à procréer, ce qui confirmait son caractère

exceptionnel. Goosha et Jayne avaient rejoint le couple deux ans plus tard.

Goosha signifiait lionne, en somali, et Jayne à cause de Jayne Mansfield, pour

son poil presque blanc. Dans un premier temps, Goosha et Jayne avaient

échangé leurs odeurs avec Elsa à travers un grillage, puis avec Jad-bal-ja, afin

que le couple s’habitue à elles. Dans la nature, une telle association n’aurait pu

fonctionner qu’entre lionnes apparentées, mais leur expérience personnelle

leur avait appris qu’en captivité les séparations sont plus fréquentes que les

regroupements et qu’il y a plus à perdre qu’à gagner à refuser de former une

famille. Chacune avait pris sur soi et Elsa, plus âgée, avait accepté les deux

nouvelles concubines et adopté à leur égard une stratégie maternelle.9

L’horizon du groupe était borné par un mur en ciment de huit mètres. Côté

visiteurs, une esplanade protégée par un écran de verre panoramique

surplombait l’espace des lions. Depuis son rocher, Jad-bal-ja apercevait le

sommet grillagé de la volière, à l’est, qui émergeait par-dessus l’enceinte, et le

faîte d’un bouquet d’eucalyptus, au sud. Les girafes lui étaient invisibles mais

leurs effluves traversaient son espace par vagues molles au gré des

mouvements de l’air et de leurs allées et venues nonchalantes. Quand il

descendait du rocher pour faire le tour de son domaine, il ne voyait plus que

l’enceinte grise tout autour et les gens qui le regardaient derrière la vitre s’il

levait la tête. L’été, on débranchait le rocher. Jad-bal-ja s’allongeait alors à

l’ombre de sa grande masse grise et posait sa grosse tête sur ses pattes croisées

en attendant le soir.

C’est précisément dans cette position qu’il décela, entre ses yeux presque

clos, un mouvement inhabituel aux limites de son territoire.

L’homme, qui jusque-là l’observait derrière la barrière de verre, avait

escaladé, tel un insecte, l’enceinte qui les séparait. Il était maintenant à

califourchon sur le sommet du mur. De ses pupilles rondes de grand félin,

sans qu’un seul de ses muscles ne tressaille et trahisse son intérêt pour la

scène, Jad-bal-ja observa l’homme qui s’apprêtait à descendre dans la fosse.

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