Québec et francophonie par Kamel Bencheikh

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Québec et francophonie

On présente souvent la situation linguistique canadienne comme si les anglophones du Québec formaient une population vulnérable qu’il faudrait protéger prioritairement. Cette vision me paraît profondément déconnectée de la réalité. Les francophones québécois vivent dans un continent presque entièrement dominé par l’anglais, alors que les anglophones du Québec demeurent reliés à l’ensemble du pouvoir économique, culturel et politique du Canada anglais.

Même certaines instances internationales ont rappelé cette évidence : les anglophones du Canada ne peuvent pas être considérés comme une minorité linguistique au sens classique du terme. Ils appartiennent à la majorité dominante du pays, disposent d’institutions puissantes et évoluent dans un espace nord-américain façonné autour de leur langue.

Et cette réalité, on la ressent concrètement dans la vie quotidienne. À Montréal, il m’arrive souvent d’entrer dans un commerce et d’être immédiatement abordé en anglais. Ce moment provoque chez moi un malaise profond. J’ai parfois la sensation brutale d’être étranger dans une ville pourtant francophone, comme si la langue historique du Québec devait spontanément s’effacer devant une autre. Cette impression n’est pas anodine. Elle donne parfois le sentiment troublant d’évoluer dans un territoire culturellement dominé, presque colonisé.

Le contraste devient encore plus frappant lorsqu’on traverse la ville. Dans plusieurs quartiers de l’ouest de Montréal, plus aisés, plus bourgeois, l’environnement anglophone s’impose naturellement : les commerces, les échanges, les codes sociaux, tout semble indiquer où se concentrent encore certains pouvoirs économiques et culturels. À l’inverse, lorsqu’on se dirige vers l’est de la ville, autour de secteurs comme Place Versailles, majoritairement francophones, on tombe souvent sur des quartiers marqués par une réalité plus modeste, parfois même par une forme de déclassement visible.

Ce contraste laisse une impression lourde. Comme si, des décennies plus tard, certaines lignes historiques de domination sociale et linguistique continuaient encore de structurer l’espace montréalais.

Comme francophone ayant connu différentes réalités du monde francophone, j’éprouve une profonde solidarité envers les Québécois. Leur inquiétude n’a rien d’irrationnel. Elle rappelle, sous certains aspects, ce qui est arrivé aux francophones dans la région de Bruxelles-Capitale, où les équilibres linguistiques sont en train lentement de basculer sous l’effet des rapports économiques et institutionnels. Une langue peut devenir minoritaire chez elle alors même qu’elle est majoritaire, simplement parce qu’elle cesse progressivement d’être la langue naturelle du prestige, du commerce et de l’ascension sociale.

Le véritable enjeu n’est donc pas de rejeter qui que ce soit. Il est de permettre à un peuple francophone minoritaire à l’échelle du continent nord-américain de continuer à vivre pleinement dans sa langue, sans devoir s’excuser de vouloir préserver ce qu’il est.

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