Nature morte aux papillons

Nature-morte-aux-papillons-2018_04_13-01_31_02-UTC

De la gare du Midi je prends le 36 pour me rendre à l’université. Pas le temps de passer par ma mansarde : si je m’arrête rue Lesbroussart pour déposer mon barda, je risque de manquer l’examen d’anthropologie qui m’attend à onze heures. Le bus est presque vide, ça change de la cohue habituelle des lundis. Deux bonnes femmes, l’une en face de l’autre, occupent les banquettes latérales derrière le chauffeur. À ma droite, un Nord-Africain, la trentaine ; il porte son bébé dans ses bras, une main glissée sous ses petites fesses boursouflées par un lange. Le conducteur, lui aussi maghrébin, conduit sec sur la côte de Saint-Gilles et croise la Barrière à vitesse soutenue ; il s’en donne à cœur joie vu le peu de circulation. Au virage, bousculées sur leurs banquettes, les deux dames âgées se retiennent in extremis à la main courante, puis reprennent leurs esprits ; mon voisin et moi entendons la plus grisonnante des deux s’exclamer avec l’accent bruxellois : « Mais il conduit comme un sauvage ! » Sa vis-à-vis enchérit avec le même accent : « Mais ça est un sauvage ! »

Je regarde discrètement l’autre passager. Son minot lui mordille maintenant, avec le plus grand sérieux, le lobe de l’oreille : il doit faire ses dents. Il sent mon regard et me le rend avec le sourire contenu de celui qui se délecte du grignotage dont il est l’objet, et me signifie ainsi que le reste – la sortie des rombières – est son ordinaire, qu’il y est habitué et ne l’entend plus. L’instant d’après, il sort un mouchoir pour éponger son cou humide de salive et quand il en vient à essuyer le museau de son petit, il le couvre de baisers appuyés et sonores qui déclenchent le rire éclatant du marmot. C’est clair et fort avec des intonations stridentes et contagieuses qui me font m’esclaffer moi aussi. Le père s’y met aussi, et nous voilà tous les trois en train de nous marrer, sous le regard interloqué des vieilles qui continuent à faire grise mine au Fangio des transports urbains.

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