L’art de la rencontre

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L’art de la rencontre

À l’école des sorcières de la plume, on n’apprend pas à vivre sa première journée de dédicace. Le lecteur, lui, s’attend à rencontrer une autrice expérimentée, aguerrie, prête à dégainer son stylo et son joli sourire comme si elle faisait cela depuis toujours. Alors on écoute attentivement son futur lecteur, on cherche le mot juste, celui qui fera pencher la balance vers votre livre plutôt que celui ( tout aussi prometteur) du voisin.

L’idée n’est pas d’entrer en compétition. D’ailleurs, j’ai presque toujours été entourée d’auteurs incroyables, au vécu riche et à la plume exquise. Une seule exception, peut‑être, mais qu’importe : la plupart du temps, la table des dédicaces ressemble davantage à une petite confrérie qu’à un ring.

Et puis vient ce moment : vous voilà prête à noircir la première page du livre. Vous hésitez une seconde. Il faut trouver le ton juste, la petite phrase qui touchera, qui fera mouche, qui accompagnera ce lecteur bien après qu’il aura refermé le livre. C’est là que commence vraiment la magie, celle qu’aucune école, même celle des sorcières de la plume, ne peut enseigner. Après quelques années, et quelques stylos sacrifiés, paix à leur âme , me voilà prête à reprendre le chemin des salons et des dédicaces. Certains auteurs les redoutent : se retrouver derrière une table leur rappelle peut‑être l’école, cette position frontale, un peu figée, qui met une distance inutile entre les êtres.

J’ai été prof pendant de très nombreuses années, et j’avais pour habitude de me tenir au milieu de la classe, les tables en U, pour éviter justement cette centralité rigide et bloquante. Alors, en dédicace, je reste rarement assise. Je préfère me lever, accueillir, être à hauteur de ceux qui viennent vers moi. Cela évite aux lecteurs de se pencher, de se tordre le cou ou le dos au‑dessus de la table et des piles de livres.

Et puis surtout, je préfère de loin le contact des yeux et du sourire. C’est là que commence la vraie rencontre, bien avant l’encre sur la page.

L’art de la rencontre, c’est cela : accepter que chaque lecteur arrive avec son histoire, et que votre livre n’est qu’un passage possible. C’est se tenir debout pour mieux accueillir, pour ne pas dominer, pour ne pas se cacher. C’est offrir un sourire avant une dédicace, un regard avant une phrase, une humanité avant une plume. Et lorsque le lecteur repart, livre serré contre lui, vous savez que ce moment-là, si bref soit-il, a justifié toutes les nuits d’écriture. Parce que l’écriture prend vraiment sens lorsqu’elle trouve un visage pour l’accueillir.

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