Chapitre 2 du roman AMOROSO SOSTENUTO
Cette énergie de la lutte pour une vie pleine et entière, je l’ai tout de suite reconnue en toi, Isa, (je préfère t’appeler par ton petit nom). Après tes études pour être violoncelliste, tu as voulu être soliste pour être invitée dans des orchestres différents et parcourir le monde. Si tu avais rencontré Mina plus tôt, elle aurait sûrement été un modèle pour toi. Tu aurais moins désespéré ta grand-mère de ne pas chercher à réaliser ton désir le plus profond.
Mina… ses intimes appelaient ainsi Guilhermina Suggia, une grande violoncelliste de la première moitié du XX siècle. Jamais tu n’avais entendu parler d’elle jusqu’ à ce que ton talent soit reconnu, puis primé. C’est lui qui m’a fait arriver jusqu’à toi, suprême bonheur… Pourtant, comme elle a été célèbre en Europe, au Royaume-Uni en particulier, après la première guerre ! Elle y a été adulée, honorée jusqu’à ses derniers jours ! Et quel merveilleux portrait le grand peintre anglais, Augustus John, a réalisé en son hommage ! Mina y joue avec moi, elle irradie dans une flamboyante robe rouge. Tu ne sais pas encore intimement comme il lui a fallu se battre pour réaliser son rêve. Se battre contre les autres. Contre elle aussi. Que faire quand l’amour vous illumine et vous emporte ?
C’est elle qui a voulu que je vive, que je ne finisse pas mes jours fossilisé dans un musée ou dans un coffre fort. Je suis né en 1717 pour chanter, elle le sait. Et je n’en finis pas de remercier Antonio Stradivari, qui après tant d’efforts et de soins, m’a donné le jour à Crémone en Italie. Mettre au monde pour ajouter à sa beauté, quel enfantement ! L’homme de génie n’est-il pas celui qui donne à percevoir la splendeur de la création ? Le meilleur de ce luthier italien s’est rassemblé pour que je devienne le meilleur instrument. L’œil et l’oreille pour choisir les pièces de bois les plus sonnantes, la main pour les façonner, les polir, les caresser afin qu’elles prennent vie, la main de l’artisan qui sait faire de l’art pour le bonheur des hommes et leur émerveillement.
Mais exactement comme un enfant, je n’étais, à ma naissance qu’en devenir. Si personne n’avait joué avec moi, si personne ne m’avait aimé, jamais mon âme n’aurais vibré. Enfermée, elle serait restée. Quelle impatience j’avais de cette première rencontre qui allait me révéler à moi-même, réveiller des potentialités en sommeil ! Il faut une si longue complicité pour que puisse grandir ce qui n’est là qu’en germe ! Tant et tant de rencontres dans mon existence, certaines plus enrichissantes que d’autres, et les inoubliables comme celle de Mina qui vit en chacune de mes cellules… Le meilleur de la femme pour m’épanouir comme aucun homme n’avait pu le faire seul. Il me fallait connaître les deux, oui, les deux pour sonner divinement, la vie me l’a appris qui m’a tant donné. Elle est là soudain, autour de nous, bienveillante et sereine. Invisible, mais sa présence ne fait aucun doute. Elle est si différente de celle qui émane de ses enregistrements, aussi beaux soient-ils, tu les connais tous ! L’air s’est chargé d’un poids d’humanité, tu sens, Isa, que malgré cette angoisse en toi, il ne faut pas vaciller. Mina est là pour qu’à la longue chaîne de la transmission s’ajoute le maillon que tu es. Un maillon fort, qui ne doit pas rompre.

