Yasmina BOUKO – BELGIQUE

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La lecture, un refuge

Comme il est difficile, pour l’adulte devenu, de savoir si ce dont il se rappelle est un vrai souvenir ou s’il s’agit de faits rapportés.
Mon passé est fait de bribes de mots, d’images furtives, de sensations : un couloir d’école, une petite fille, livre à la main, qui vient en aide une autre élève afin qu’elle apprenne à lire. Une vitrine de bouquiniste et dans le coin inférieur gauche, un pavé titre : Don Camillo. Couverture fatiguée, d’un bleu presque gris, livre bradé en raison de son état. C’est pourtant un trésor inestimable pour l’enfant de six ans qui déclare avec aplomb que c’est ce livre qu’elle veut. Un défi qu’elle s’efforcera de relever, comptant sur l’aide de sa maman qui, fatiguée de définir chaque mot, la renvoie vers le dictionnaire.
Le quoi ?… À six ans, on n’a jamais vu de dictionnaire. Celui-ci est épais, recouvert d’un papier rose bonbon. Un Larousse illustré, des pages en papier glacé et une succession de phrases coupées de titres gras. L’alphabet à peine maîtrisé, comment comprendre le casse-tête qui consiste à s’y retrouver dans ce labyrinthe de mots ? Il lui faudra deux ans pour venir à bout de Don Camillo. Ce livre maudit, bien trop difficile à lire pour une enfant de cet âge, a fait les aller-retour entre l’armoire et les mains de la petite fille désireuse de prouver qu’elle était tout à fait capable de le lire. Une victoire que sa maman lui a laissé gagner, sans jamais la ridiculiser. Et cette attitude, j’en suis sûre aujourd’hui, m’a amenée à toujours viser plus haut. Ce « plus haut » c’était parvenir à lire tous les livres que ma maman gardait dans sa bibliothèque. Majoritairement des livres de poche, l’argent ne coulait pas à flots chez nous, avec parfois quelques belles couvertures en cuir striés d’or. Une odeur de papier jauni et parfois l’effroi de voir s’échapper quelques poissons d’argent.
De Slaughter à Guy Des Cars, en passant par Pearl Buck, je voyage. Je ne comprends pas tout comme ce jour où je lis « Le donneur » de Guy Des Cars. J’apprends ainsi que les messieurs peuvent être donneurs de bébé. Je soustrais à la vue de ma maman un livre qu’il m’était interdit de lire. J’ai à peine 9 ans. Le titre « Marco » et la photo en noir et blanc d’un jeune homme m’intriguent. Ce livre a plutôt l’air ennuyeux alors pourquoi ne puis-je le lire ? Dans mon lit, à la lueur de ma lampe de poche, la tête sous la grosse couverture Sole Moi, je sue, et ces gouttes viennent se mêler aux larmes. C’est la première grande claque de ma vie. Marco, quinze ans, est atteint de leucémie, et il ne guérira pas. Ce récit est écrit par sa maman et le jeune homme est le fils du patron de ma maman. Ainsi les enfants peuvent mourir de maladies atroces qui laissent des bleus sur le corps (j’apprendrais plus tard que les plaquettes sanguines sont diminuées dans certains cancers hématologiques, et que la moelle ne sait plus fabriquer ces cellules ô combien vitales) et des bleus au coeur comme le chantait Patrick Juvet.
Je découvre que la littérature n’a pas de fin, que l’on passe des rires aux larmes, du temps d’avant à un futur complètement fou au travers de phrases courtes, qui font l’effet de frappes au marteau piqueur, m’empêchant de reprendre mon souffle, ou si longues qu’arrivée au point final, je ne sais même plus de quoi il était question.
Viennent ensuite les années collège. L’apprentissage de la littérature imposée. La découverte d’un monde que je n’imaginais pas. Stendhal me séduit, Molière m’amuse, et j’ose lire l’amant de lady Chatterley, qui est bien loin des détails croustillants que je m’étais imaginés.
Les années 80, période stupide qui décrète qu’un être humain est soit doté d’un cerveau scientifique soit doté d’un cerveau littéraire, mais qu’en aucun cas ils sont compatibles. Me voilà bien avancée, moi qui rêve encore de sauver Marco et qui entre-temps vois sa famille décimée par le cancer.
La cancérologie l’emporte et je lui consacre les trente années qui suivent. Je glisse dans une littérature facile, purement délassante, qui n’est pas mauvaise, mais qui ne se renouvelle pas jusqu’à ce jour où mon monde s’écroule et m’oblige à m’éloigner de ma passion. Des problèmes médicaux, ma fille hospitalisée dans un état grave, et le besoin de puiser quelque part la force de la maintenir en vie et de lui redonner l’envie de vivre. La réaction est immédiate, tient de l’instinct primaire, je dévalise une librairie, car je vais avoir besoin d’un refuge et le mien se cache dans les livres.
Pourtant, la littérature me boude. Les lignes tressautent, se mélangent, les mots ne font pas écho en moi et lire m’épuise. Que m’arrive-t-il ? Je décide d’acheter un bloc de feuilles lignées et, assise dans le couloir de l’hôpital, face à la chambre de ma fille, je laisse mon stylo imprégner les feuilles d’une écriture d’abord frénétique puis de plus en plus apaisée. Mon esprit m’emmène aux États-Unis, souvenirs de vacances en famille. Peu à peu, mon corps se rigidifie, le récit est mièvre et l’héroïne prête à exploser dans son costume de jeune femme parfaite. Et si je la laissais faire ? Si je lui permettais de s’exprimer, de crier toute la colère contenue, l’injustice vécue, la peur de perdre son enfant et cet incroyable sentiment de culpabilité qui accompagne les enfants éduqués sous le regard d’un Dieu punisseur.
Ce récit est mon premier livre. Un thriller qui m’a amenée à côtoyer des gangs, par souci d’authenticité et peut-être par envie de me mettre en danger, ma vie n’ayant plus d’importance. Un livre auquel s’est associée ma fille, auteure de la couverture, et la preuve que la littérature est le meilleur des ponts entre les humains.
Aujourd’hui, si je fais une pause dans l’écriture, l’envie de reprendre ma plume me taraude toujours, mais je trouve dans la création de la maison d’édition une mission humaine et l’occasion de donner voix à des auteurs merveilleux. La preuve que si nous n’avons qu’un seul cerveau, ce dernier ne nous oblige à aucun choix, et les seules limites sont celles que nous nous fixons, ou que nous acceptons.

  • Tout le mal que tu nous as fait - paru le 15/04/2017

    Prenez-donc une tasse de thé - paru 02/03/2018

     

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