La littérature doit‑elle être utile… ou simplement nécessaire ?

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Victoire d’Aubrac est interviewée par la journaliste Julie Keller. Notre héroïne sort à peine de semaines d’une dangerosité absolue, et rien n’est encore véritablement réglé. Faire la une des journaux expose, et Victoire tremble à l’idée d’être une cible. Mais elle n’a plus le choix : se taire serait pire encore. Pourtant, elle accepte de répondre aux questions de ces journalistes qui s’arrachent ses interviews. 

(…)« Faut‑il nécessairement écrire utile pour être pris au sérieux ? » La journaliste, Julie Keller, au maquillage impeccable, semble à peine ouvrir la bouche lorsqu’elle pose sa question. Pourtant, chaque mot tombe avec une précision presque chirurgicale. Victoire relève les yeux. Elle sent la salle se resserrer autour d’elle. Elle inspire, lentement.

Vous savez, Julie… la question paraît simple, mais elle ne l’est pas.

— Mais encore?

— La question revient sans cesse, comme un refrain un peu usé mais toujours d’actualité, Victoire montre quelques signes d’impatience.  — faut‑il écrire « utile » pour être considéré comme un auteur sérieux ? Chère Madame Keller… l’époque semble l’exiger. On attend de l’écrivain qu’il éclaire, qu’il dénonce, qu’il témoigne, qu’il s’engage. La littérature devrait, dit‑on, servir à quelque chose. Pourtant, l’histoire littéraire regorge d’œuvres qui n’avaient aucune ambition utilitaire, et qui n’en demeurent pas moins essentielles. Le plaisir pur de la langue, l’exploration du rêve, l’absurde, le jeu, la fantaisie, tout cela a façonné des pans entiers de notre patrimoine littéraire. On ne demande pas à certains grands noms de la littérature d’avoir été « utiles » pour reconnaître leur géni. Mais un courant récent, de plus en plus visible, semble imposer une autre norme. Il valorise le vécu brut, l’expérience intime, le témoignage cru. Il faut raconter ce qui fait mal, ce qui dérange, ce qui choque. Le tragique, le dramatique, le trash même, deviennent des gages d’authenticité. L’écrivain doit trancher dans le vif, exposer ses plaies ou celles des autres, comme si la souffrance seule pouvait garantir la légitimité d’un texte. On caresse les sentiments d’une main brutale, on exhibe les failles, on montre que dans ce bas monde, le sordide semble toujours plus puissant que la douceur. La bonté, la tendresse, la nuance paraissent soudain suspectes, presque naïves. Cette tendance n’est pas sans intérêt : elle révèle un besoin collectif de vérité, de transparence, de mise à nu. Elle répond à une époque saturée d’images lisses, de discours contrôlés, de récits aseptisés. Mais elle crée aussi une forme d’injonction paradoxale : pour être entendu, il faudrait souffrir ; pour être publié, il faudrait se mettre en pièces ; pour être crédible, il faudrait exhiber le pire. Comme si la littérature devait se transformer en salle d’autopsie émotionnelle.

— Mais vous n’êtes pas une auteure de fictions romanesques, que je sache ?

— Certes, le destin me place sur une autre route. Pourtant…je ne m’inscris pas dans ce courant, même si mes textes dénoncent  des faits de société, des comportements, des dérives. Mon intention n’est pas de pointer du doigt un sujet précis, ni de livrer un témoignage brut. Ce qui m’intéresse, c’est ce qui relie les êtres entre eux, ce qui constitue notre parenté profonde, au‑delà des circonstances individuelles. Je ne cherche pas à écrire « utile » au sens militant ou documentaire du terme, mais à écrire juste. À interroger ce qui nous traverse, ce qui nous façonne, ce qui nous relie malgré nos différences.

Alors pour répondre à votre question, je dirais simplement : la littérature n’a pas besoin d’être utile pour être nécessaire. Elle peut éclairer sans moraliser, émouvoir sans exhiber, questionner sans accuser. Elle peut offrir une autre manière de regarder le monde, sans pour autant prétendre le réparer.

Victoire se sent ,l’espace de quelques secondes, désarçonnée par le regard de la journaliste qui ajuste le col de son pullover d’un geste rapide.

— Nous verrons, dans les prochains mois, ce que votre ouvrage a permis de révéler et peut-être réparer. (…) “

Extrait de mon prochain roman

Les prédateurs du silence

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