La salle était rectangulaire. Pas de chaise, pas de fauteuil. Au plafond pendaient une vingtaine de hamacs, balancés par un souffle doux, d’une tiédeur délicieuse. Ils constituaient un éventail de couleurs pastel : lavande, pêche, vert menthe, mauve et turquoise. Les murs étaient blancs, mais l’un portait, encadrées, des pochettes de disques à succès dont les chansons évoquaient le vent : Le vent nous portera, de Noir Désir, Le vent, classique de Georges Brassens, mais aussi Candle in the Wind, d’Elton John, l’incontournable Blowin ‘ in the wind , de Bob Dylan et des dizaines d’autres… Un autre mur était décoré dans le même esprit, mais cette fois-ci, avec des couvertures de livres : Vent de Sable, de Joseph Kessel, Vents, Chant pour un équinoxe, de Saint-John Perse, Vent d’Est, vent d’Ouest, de Pearl Buck… Le troisième mur supportait un home cinéma, sur lequel défilaient les images d’Autant en emporte le vent… Le dernier mur ne portait rien si ce n’est un hamac accroché au plafond, mais bien différent des autres. Composé d’un tissu en soie de 5 mètres sur 3 à peu près, il était accroché par deux mousquetons renforcés, et Olga voyait pendre, à droite et à gauche de cette sorte de nacelle, deux étriers, et plusieurs sangles… Son regard étonné embrassa la pièce dans sa globalité, essayant d’en saisir la logique, lorsqu’un qu’un rire sonore éclata derrière elle.
– Bonjour, fascinée par notre salle de réunion ?
Olga se retourna, et vit Mathieu Pierre tout sourire, se balançant dans un magnifique hamac rose pâle.
– Monsieur Pierre ? Je suis heureuse de vous rencontrer.
Déstabilisée, elle tentait de faire bonne figure :
– Votre bureau est extrêmement original !
S’extrayant souplement de son hamac, Mathieu Pierre sauta légèrement au sol.
– Mais ce n’est pas mon bureau ! Il s’agit de la salle de réunion de DLV, ou dirais-je plutôt, de notre salle d’inspiration. Car le vent se respire, n’est-ce pas ? Fermez les yeux, et sentez le souffle de ce Zéphyr sur vos paupières… Apaisant, non ? Il se saisit de ce qui semblait être une télécommande. Nous pouvons, grâce à ce boitier, générer le souffle de dizaines de vents : mistral, tramontane, marin, l’autan, la lombarde, le grec… Bref, autant de stimulations différentes pour nos neurones… Il nous suffit de nous immerger dans cette salle, notre regard errant sur les murs, pour éveiller notre créativité…
– Et le dernier mur, que porte-t-il ? Ce n’est pas vraiment un hamac ?
– Mais si ! Il est très particulier ! C’est l’outil majeur de notre yoga aérien ! Il permet de nous mettre la tête à l’envers, et de changer de perspective ! C’est excellent pour accélérer le fonctionnement, comme dirait Hercule Poirot, de nos petites cellules grises. Et Dieu sait si nous en avons besoin.
À ces derniers mots, son visage se rembrunit imperceptiblement.
– Venez dans notre bulle de confidentialité, lui enjoint-il. Je n’ai pas de bureau personnel, cela ne sert à rien. Laptop en mains, je me branche n’importe où sur la plateforme, le plus près possible de la cour intérieure car c’est plus agréable, et le tour est joué !
Olga le suivit, et ils entrèrent dans une cabine insonorisée en forme de bulle dissimulée sous un saule pleureur de bonne taille, au cœur de la cour intérieure.
-Ici, nous serons parfaitement tranquilles. L’isolation acoustique de l’espace est excellente.
-Olga acquiesça avant d’enchainer : excusez-moi, mais…le sujet que nous allons aborder est-il si mystérieux que nous ne puissions en parler ailleurs que dans cette bulle ?
-Absolument pas, cependant certaines conversations ne doivent tout simplement pas aller à tout vent !
Olga observait son interlocuteur.
À 47 ans, son allure et son sens de l’humour en faisaient l’un des patrons français privilégiés des médias. Grand, sportif, il partageait sa passion du vent dans de nombreux magazines lifestyle, preuves à l’appui : saut en parachute à Gap-Tallard, planche à voile à Biarritz, ou bien encore kitesurf dans les eaux cristallines du Sri Lanka, à Kalpitiya. Sa chevelure brune, épaisse, était souvent accessoirisée d’un bandana siglé DLV, à la mode des anciens bikers. S’il ne le portait pas sur la tête lorsqu’il travaillait, le morceau de tissu était néanmoins enroulé autour de son poignet, subtilement visible sous les manches de ses costumes Smuggler ou Lanieri. Toujours élégant en toutes circonstances, comme la presse ne manquait jamais de le souligner, il aimait rappeler combien s’habiller de manière écoresponsable, même sur mesure, lui tenait à cœur. « Vraiment, un bon client pour les médias » se disait Olga.
– Souhaitez-vous boire quelque chose ? Je serais ravi de vous offrir une coupe de champagne…des bulles dans la bulle !
– Merci beaucoup, il est un peu tôt pour moi. Un café avec plaisir !
Mathieu Pierre fit rapidement appel à une hôtesse.
Presque aussitôt, la jeune femme qu’Olga avait déjà croisée apparut, un petit plateau design à la main, portant une tasse de café fumante, du sucre en poudre et un carré de chocolat noir, soigneusement emballé dans un papier doré. Pour Mathieu Pierre, une coupe de champagne.
– Je suis très heureux de vous rencontrer, croyez-le… Vos états de service sont impressionnants, dit-il avec un sourire ravageur. Intelligence économique, stratégie de communication, aide aux levées de fonds. Je suis vraiment admiratif.
– L’agence Kaméléon existe depuis plusieurs dizaines d’années. Il est normal que nous fassions preuve de certaines qualités, sinon nous ne serions plus là ! répondit Olga. Comment pouvons-nous vous aider ?
– C’est très simple ! La société que je dirige est leader de l’éolien sur le marché européen, nous représentons environ 10% du marché mondial. Notre principal concurrent est un groupe danois. Et puis, sinon, les Chinois, bien sûr. Il soupira.
– Quelle est exactement votre activité ? La production ? La distribution ?
-La fabrication et la vente d’éoliennes, de différents modèles, spécialement conçues pour résister à des classes de vent spécifiques. Notre parc est d’environ 60.000 éoliennes dans le monde, souligna-t-il avec fierté, et nous employons presque 30.000 collaborateurs…
Olga opina du chef, sans relâcher son attention
-Madame Sèvre, vous avez pu remarquer à quel point je suis attaché à cette société, au point de l’incarner…
Olga leva un sourcil interrogatif. Il poursuivit.
-Oui, l’incarner dans les médias… Quand ils parlent de DLV, ils parlent de moi. Cela s’est fait tout seul, sans véritable stratégie de ma part. Désormais, je veux modifier cette approche. Radicalement. Et vous allez m’aider. Nous le ferons ensemble !
Il adressa à Olga un petit clin d’œil de connivence, s’attendant sûrement à une réaction enthousiaste de sa part. Mais elle restait concentrée.
– Merci beaucoup de votre confiance. Avant d’envisager une collaboration, j’ai une question importante à vous poser : pourquoi ?
Mathieu Pierre regardait Olga, stupéfait.
– Pourquoi quoi ? Pourquoi ai-je choisi Kaméléon comme possible partenaire ?
– Absolument pas, ça, vous me l’avez déjà dit. Pourquoi vouloir changer une stratégie de communication efficace ? Incarner une entreprise prend suffisamment de temps et d’argent, regardez Elon Musk et Tesla ! Alors, revenir en arrière…J’imagine qu’il y a une bonne raison ?
Mathieu Pierre prit un ton docte, bien éloigné du badinage précédent.
– Madame Sèvre, imaginez-vous l’énergie dépensée pour diriger d’une des plus grosses entreprises européennes, cotée en bourse ? C’est énorme. Je suis fatigué, et même épuisé. L’image de l’entreprise repose entièrement sur mes épaules, cela devient très inconfortable.
– Vous avez pourtant l’air en pleine forme ! Depuis des années, vous enchainez les interviews avec voracité. Vous aimez être en lumière, c’est évident, et soudain, vous faites marche arrière ? Pour bien vous accompagner, je dois savoir quelles en sont les raisons.
N’obtenant aucune réponse, Olga se leva avec un sourire.
– Peut-être y a-t-il des éléments qui ne peuvent être dévoilés, je comprendrais parfaitement. Vous êtes maître du jeu. A très bientôt, M. Pierre, je reste à votre disposition.
Interloqué, alors qu’elle se dirigeait vers la sortie, il la rattrapa
– C’est bien, Madame Sèvre. Appelez-moi Mathieu, s’il vous plaît. Il y a effectivement une raison pour laquelle je souhaite, disons, disparaitre momentanément du paysage médiatique. C’est une longue histoire, directement liée aux origines de DLV. Au fait, connaissez-vous la signification de cet acronyme ?
Olga secoua la tête. Peut-être Date Limite de Vente ? proposa-t-elle en riant.
-Non, cela signifie Diriger Le Vent… Une épopée !

